11 février 2024 ~ 0 Commentaire

Un hiver fertile – Myette Ronday

Soulac-sur-Mer, cette petite ville de la Gironde dont les médias évoquent régulièrement la situation périlleuse de certains de ces édifices qui menacent de s’effondrer dans l’océan sous la poussée des vagues. Sur la plage, une vieille maison fort délabrée mais encore habitée accueille Run, une vieille femme qui y tenait une boutique d’articles de plage avec sa fille, Sophie, mère très jeune de Clara une adolescente insupportable. Un matin Run se noie, elle n’a pas pu sortir seule des vagues qui la bousculait. Sophie, elle est partie avec Clara à Rome, dans l’ancienne boutique-auberge ne reste donc que les quelques locataires qui occupent quelques-unes des chambres que Run louait. Une petite société de femme s’est formée dans cette maison, le club des fileuses,  sous la férule de Run qui leur enseignait l’art de travailler le fil : filage, tricot, broderie, crochet, …, Au fil des jours ces femmes ont constitué ce club elles se réunissent chaque jour pour perfectionner leur art tout en papotant.

A Rome, Clara décide de quitter sa mère et de rentrer chez Run, Sophie, elle, veut y rester pour faire du théâtre. Elle rencontre Nina qui lui rachète son billet de train et accepte d’accompagner Clara jusqu’à Soulac. Nina travaille dans une institution humanitaire dans laquelle elle accomplit des missions auprès des populations les plus sinistrées. Elle partageait ses temps de repos à Paris avec son compagnon Paul, lui aussi engagé dans une organisation humanitaire, il est, hélas, décédé lors d’une mission en Afghanistan. Seule, Nina décide de partir n’importe où, elle a oublié de reconduire son engagement auprès de son organisation, elle n’a plus d’obligations, elle prend la premier siège d’avion libre, une place pour Rome où elle rencontre Sophie…

Nina arrive à Soulac où Clara l’a précédée en la fuyant à la gare, elle rejoigne la petite société des locataires et fileuses, certaines étant l’une et l’autre, et les deux hommes qui partagent la vie de toutes ces femmes. Mais, Run n’est plus là, Run est partie en mer, Run n’est pas revenue, toutes la population voisine, les forces de l’ordre, les occupants, résidants ou non, de la maison de Run la recherche mais ne la trouve pas, elle fait désormais partie des disparus en mer.

Les locataires, dont Nina, et les fileuses non résidantes s’organisent pour poursuivre leur vie sans Run dans la maison qu’elles doivent protéger des velléités municipales qui viseraient à l’acheter pour la raser et construire un complexe touristique à la place. Sophie a confié la gestion du site à Nina qui se souvient avoir passé plusieurs étés de vacances dans cette maison avec Nade son amie de toujours. Nina se souvient de Run, des vacances passées dans son auberge mais elle ignore encore qu’un lourd secret pèse sur cette petite société. L’enfant que Nade a eu ne serait pas décédée comme on le lui a dit. Sophie ne connait pas sa mère mais elle a des pistes, Clara ne connait pas on père et n’a aucune piste. La mort de Run et toute l’agitation qui a suivie provoquent des recherches et des révélations qui donnent une tout autre dimension à cette histoire balnéaire.

Dans ce texte très léché, l’écriture de Myette est très poétique, très fluide, presque académique, enrichie de mots rares, l’auteure raconte une histoire qui évoque la traversée de la vie d’un groupe de femme dont certaines se sont connues dans leur jeunesse. C’est toute la vie d’un petit groupe qui se reconstruit sous la plume de Myette dans une histoire à deux voie : celle de la narratrice et une autre comme une voie off dans un film qui apporte des précisions nécessaires, des éclaircissements, des compléments d’information, … Dans cette histoire Myette introduit une autre dimension, un ailleurs où Run a rejoint les phoques, d’où Paul envoie des messages à Nina, où Run a puisé toutes les connaissances un peu ésotériques qu’elle a transmises à Clara, d’où elle surgit quand Nina la voit près d’elle comme si elle n’était pas partie dans cet autre monde …, « Il y avait déjà longtemps que Run pressentait n’être pas seulement d’ici et maintenant mais aussi d’ailleurs et de bien avant et après … ». Et moi, je crois que Myette est aussi un peu d’ailleurs, de cet autre monde, celui des rêves peut-être ? celui d’avant, celui de la nature, des forces de la nature … ? Et cette ligue de fileuses ne serait-elle pas une réincarnation des Parques tressant filant le fil de la vie ?

Ce roman est une histoire de vie pleine de sensibilité et de sensualité, de tendresse et d’humanité, une vie dans un monde plus large que le nôtre, mais aussi une histoire d’amour sous toutes ses formes comme l’a écrit Jean Cocteau dans cette citation rapportée par Myette : « Le verbe aimer est difficile à conjuguer, son passé n’est pas simple, son présent n’est qu’indicatif et son futur est toujours conditionnel ».

Editions complicité

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