Fêtes, fureurs et passions en terre d’Ardenne – Jean-Pierre Otte
Ce recueil de textes est une réédition d’un ouvrage publié il y a une quarantaine d’années sous le titre de Nicolas Gayoûle, l’intitulé du conte fantastique qui constitue le deuxième texte figurant dans la présente édition. L’auteur précise qu’à l’époque, lorsqu’il a publié ce livre, il a éprouvé « le besoin de revenir vers les personnages de son (mon) enfance, les figures empreintes en lui(moi)-même… ». Il a connu alors la même nécessité qu’il a ressenti en lisant des auteurs comme Jacques Chessex, Maurice Chappaz, Marcel Jouhandeau, Maurice Genevoix, et d’autres…, tous des auteurs que j’ai eu le plaisir de lire, des terriens tout comme moi. Je comprends et conçois donc très bien que Jean-Pierre et son éditeur éprouvent encore, aujourd’hui, le besoin de republier ce recueil pour, une fois de plus, revenir à leur terre natale. J’associe Gérard Adam à cette démarche car j’ai lu son livre, La Passion selon Saint-Mars, ébauché il y a bien longtemps mais publié beaucoup plus tard, je l’ai lu en 2018. Le premier texte du recueil de Jean-Pierre racontant la préparation de la passion donnée dans son village m’a immédiatement remis en mémoire ce texte de Gérard Adam. La terre colle aux semelles qu’elle soit d’Ardenne ou du Jura comme la mienne.
Ce recueil est donc, pour moi, comme un hommage rendu par l’auteur à son pays et à ceux qui l’ont fait vivre du plus démuni et du moins avantagé aux plus fortunés et aux plus intelligents. Un hommage mais aussi un témoignage attestant que le monde pourrait aller mieux s’il se tournait vers les valeurs et traditions qui le mouvaient autrefois. « N’est-ce pas de nos fêtes, fureurs et passions que nous avons le plus besoin en notre époque dénaturée désenchantée, précipitée dans la course mercantile du progrès, où les racines se raréfient, se perdent, s’épuisent ? ». Ma région d’origine est bien éloignée de l’Ardenne belge mais j’ai trouvé dans ce livre les mêmes valeurs que celles que nous pratiquions sur nos plateaux jurassiens et je partage volontiers l’avis de Jean-Pierre même si le fait que nous étions jeunes suffisait presque à rendre notre pays plus attirant.
A travers les seize textes qu’il propose l’auteur met en évidence la richesse de la culture populaire et des traditions locales qui soutiennent la vie de ses populations souvent pauvres, elles avaient des valeurs pour toute fortune. C’est une galerie de personnage tous plus hauts en couleurs les uns que les autres, presque tous plus ou moins démunis, pas tous très honnêtes et très francs mais tous de vrais travailleurs retroussant leurs manches pour faire vivre leur famille, leur village, leur pays, jamais accablés toujours conquérants.
Les textes de Jean-Pierre sont des tableaux vivants où se meuvent ces personnages dans une avalanche de qualificatifs, de verbes, qui confèrent une véritable dynamique à ces tableaux et à leur lecture. Cette luxuriance lexicale s’accompagne d’une plongée aux tréfonds de l’histoire de cette partie de la Belgique pour en faire sourdre l’âme wallonne. Le vocabulaire de ce recueil est plus riche que tous les personnages qu’il décrit et les textes de Jean-Pierre Otte ne sont pas seulement des témoignages en forme d’hommage, c’est aussi une très belle page de littérature qui honore les lettres wallonnes, sa langue est particulièrement goûteuse.
« Liège se délie, Liège délibère, Liège rechigne, se rebiffe, s’insurge, vénère son évêque puis le renvoie au vestiaire, Liège bout, bouillonne, fout le feu à la tour Saint-Martin, … ». De cette pugnacité, j’ai la preuve très tangible, puisqu’en déchiffrant des manuscrits du XVI° siècle, j’ai relevé ce qui suit : « Le comte de Charrolois alla contre les Liegeois lesquels luy avoeint fais pendant sa dite armee, plusieurs injures et dommages tant en courans que mettans le feu en plusieurs de ses terres et pays … et finalement environ la Toussaint dudit an 1461 accorderent et traitterent ledit duc tellement qu’il leur pardonna… », « Et néanmoins peu après lesdits Liegeois se revolterent contre liedit sieur de Bourgogne … ». Vraiment pugnaces les Liégeois, les Ducs de Bourgogne eurent maille à partir avec eux !
M.E.O.