29 avril 2022 ~ 0 Commentaire

Emeutes – Claude Luezior

Habitant à moins de cent kilomètres de la Suisse, j’ai pourtant rarement l’occasion de lire des livres écrits par des auteurs helvètes, romands ou valaisans notamment. C’est donc avec un réel plaisir que j’ai découvert dans les P’tits Cactus celui-ci écrit par un auteur venu d’Helvétie. Il propose un recueil d’aphorismes tout à fait original, il a choisi un thème bien défini et déjà très documenté : les émeutes qu’il traite sous leurs divers aspects. Comme dit son éditeur : « Révolte et compassion sont les trames de sa prose », moi j’ajouterais : nostalgie et déconvenue. Pour mettre en évidence ces divers aspects des émeutes, il a constitué des sortes de chapitres dans lesquels il regroupe quelques aphorismes traitant d’un même thème, donnant ainsi l’impression que l’ouvrage pourrait être lu comme un essai constitué de fragments courts, percutants, fulgurants, hilarants…

« Cet opuscule commence comme un manuel du parfait émeutier. Non pas petit livre rouge du dissident mais évocation débridée, noire de flics, quitte à voir un peu jaune ».

L’auteur peint l’émeute comme un cri de Munch, plein de désespoir condamnant tous les conjurés, révoltés, les réfugiés, les fils de pauvre : « nous vous condamnons à la vie, avec, pour peine supplémentaire, cent ans de démocratie ». Le paradoxe s’installe au cœur des aphorismes, la démocratie étant vécue comme une peine, une plaie…

L’émeute s’exprime sans mots : « Non pas des mots, mais des cris vociférés, à peine mâchés, têtes nues, au bout d’une pique ». « Pas de syntaxe mais des pavés que l’on descelle ». Et, paradoxe encore, « Sous la visière de jais, le gendarme suintant de peur. Face à lui sa propre chair ». De l’apologie, l’auteur glisse ainsi vers les affres de la révolte.

La révolte c’est un cri de colère, de débordement, de désespoir qui, hélas, est rarement suivi d’effet : « Bec dans l’eau, les grévistes s’en vont siroter leur chocolat chaud et engloutir un relief d’ortolan tiré de son fourneau ».

Et ainsi, page par page, l’auteur décrit sa manifestation, pleine de couleurs, de rouge surtout, elle se délite avant le carnage, infiltrée, infectée, infestée par « …ceux-là, tout en noir, black blocs complotant contre les lumières ». « Pandémie récurrente de quelque projet atavique ». Après avoir dépeint ses émeutes en couleurs, en tapage et « brailleries », en mouvements lents comme des vagues un jour sans vent ou brusquement affolés par une intrusion en noir, il s’interroge sur l’intérêt de ses mouvements plus ou moins spontanés, sur leurs éventuels rapports avec les belle effervescences populaires d’antan., sur ce qu’elles apportent à ceux qui souffrent, à ceux qui n’ont pas, à ceux qui ne reçoivent que des gnons, horions et autres châtaignes…

Le peuple a perdu la sagesse, il recourt au jeu de la violence auquel il sait qu’il a de bonnes chances de perdre mais ce n’est peut-être pas une raison pour se taire et rester couché. Ce recueil est empli de considérations provoquant une réflexion profonde, il serait impossible de toutes les citer, il faudrait copier chaque ligne de ce recueil.

« Je déteste l’émeute. Peut-être est-elle libératrice ? »

Cactus inébranlable éditions

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