04 novembre 2020 ~ 0 Commentaire

La sainte entreprise – Pascale Cornuel

Pascale Cornuel, agrégée de l’université, docteur ès lettres, a consacré sa thèse et l’ensemble de ses travaux à Anne, sœur Anne-Marie en religion, Javouhey fondatrice des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny au début du XIX° siècle. Elle a tiré de ses travaux le présent ouvrage dans lequel elle raconte la vie et l’œuvre de cette religieuse particulièrement déterminée qui, contre vents et marées, contre l’administration et le clergé quand ils s’opposaient à sa vocation, a fondé un ordre qui aujourd’hui encore est présent sur les cinq continents où il poursuit son œuvre d’enseignement et de soins aux malades.

Anne Javouhey est née, en 1779, aux confins de la Bourgogne et de la Franche-Comté dans un petit village à proximité de la bourgade de Seurre. Contrairement à ce qu’elle a souvent dit, sa famille était relativement aisée, son père était un paysan suffisamment fortuné pour posséder de belles terres qu’il pensait confier à Anne au moment de prendre sa retraite. Mais, son vœu ne s’est jamais réalisé, sa fille, après des débats houleux avec lui, s’est enfui pour entrer en religion. C’est ainsi qu’elle rencontra, à Besançon, Jeanne Antide Thouret la fondatrice des Sœurs de la Charité. Et, c’est dans cette ville qu’elle eut une vision qui la montrait entourée d’enfant de toutes les couleurs auxquels elle enseignait la religion, la lecture et l’écriture et tout ce qu’on apprenait aux enfants à cette époque. Après moult voyages entre la France et la Suisse autant pour échapper aux sicaires de la Révolution que pour trouver l’ordre qui conviendrait le mieux à sa vocation, elle finit par fonder le sien : Les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny dans lequel elle entraina ses trois sœurs, puis une nièce.

Rapidement, elle a installé un établissement à Paris qui se fit remarquer de ceux qui avaient en charge les colonies et qui pensèrent que les méthodes qu’elle appliquait pourraient y avoir de bons résultats. C’est donc à Saint Louis du Sénégal qu’elle conçut ce qui devait être sa grande œuvre, la Sainte Entreprise comme certains la dénommèrent rapidement. Elle voulait construire un village qui pourrait être reproduit à moult exemplaires, autant que nécessaire pour accueillir les esclaves libérés. Elle heurta de nombreux milieux notamment les colons qui supportaient très mal d’être privés d’une main d’œuvre gratuite et qui n’admettaient pas que des Noirs puissent être considérés à l’égal des Blancs, que des femmes occupent des postes réservés aux hommes. Son projet, pour les colons, n’avaient que des inconvénients, les esclaves libérés, installés au village noir de Mana, cultivaient ce dont ils avaient besoin et non des productions exportables et donc lucratives pour les maîtres. Le monde d’Anne Javouhey était un monde égalitaire où chacun pouvait manger à sa faim, recevoir un enseignement, être soigné correctement dans le respect de sa dignité. Mais c’était aussi et même surtout un monde catholique qui vénérait le Dieu des chrétiens, un monde qui pourrait produire son propre clergé, un monde qui pourrait se passer des Blancs. C’était la meilleure manière de se faire des ennemis particulièrement tenaces et féroces, sa vie fut donc une lutte perpétuelle contre tous ceux qui ne respectaient pas le sens de sa vocation.

Pour comprendre l’œuvre d’Anne Javouhey, il faut aussi se replonger dans son enfance quand le choc révolutionnaire atteignit le fond des campagnes, quand les églises furent pillées, les prêtres martyrisés, les ordres religieux dispersés. Cette haine anticléricale attisa la foi de certains qui devinrent encore plus déterminés dans leur foi et parfois même intégristes dans leurs pratiques. Anne et sa famille combattirent aux côtés des catholiques pour sauver ce qui pouvait l’être et plus tard reconstruire un clergé régulier et séculier capable de réimplanter la religion chrétienne en France. En créant son ordre, elle a participé à la recréation du clergé français mais elle a aussi fourni de nombreuses sœurs hospitalières dont le pays, avec toutes les guerres qu’il menait, avait un grand besoin, et de très nombreuses sœurs enseignantes dont la France et ses colonies avaient un tout aussi grand besoin. Son œuvre en gênait certains mais trouvaient beaucoup d’encouragements auprès de ceux qui défendaient l’enseignement pour tous, des soins dignes même pour les fous et les lépreux souvent fort mal traités, et surtout l’émancipation des esclaves afin qu’ils ne sombrent pas dans un statut encore plus contraignant que celui qu’ils quittaient en étant soi-disant libérés.

Jusqu’à son dernier souffle, elle a lutté parcourant la France et le monde pour visiter, mobiliser, restaurer, relever ses fondations souvent mises à mal. Elle avait peut-être un défaut qui était, peut-être sa plus grande qualité, elle n’acceptait aucune autorité qui fut contraire à sa mission divine. Son énergie, sa détermination, sa ténacité étaient immenses, quand toutes et tous croyaient qu’il n’y avait plus de solution, elle s’en remettait à Dieu et les événements lui donnaient presque toujours raison. Le clergé ne fut pas son plus mince adversaire de nombreux évêques et clercs acceptaient mal qu’une femme puisse avoir de si énormes responsabilités, qu’une femme puisse s’imposer devant la hiérarchie cléricale, qu’une femme punisse un homme ayant battu sa femme. Sa vision d’une société égalitaire entre les hommes quel que soit leur condition, leur origine et leur sexe n’était pas acceptable par tous mais beaucoup d’humanistes la soutinrent comme le grand poète Lamartine. Elle fit preuve même, en certaines circonstances, d’un réel œcuménisme, réservant toujours une bonne écoute aux propos humanistes.

A son époque, sa vision du monde n’était peut-être pas acceptable pour tous mais, aujourd’hui, elle peut être, sur bien des points considérée, comme une pionnière. Elle n’était pas très diplomate, pas très bonne gestionnaire, mais elle avait une qualité fondamentale pour moi, elle avait toujours un objectif dont elle ne changeait jamais, et ceci la rendait très crédible. Elle savait où elle allait, sans savoir toujours comment elle pourrait y aller, mais la plupart du temps elle atteignait son objectif car le vouloir est plus fort que le savoir et le pouvoir.

C’est un énorme travail qu’a accompli Pascale Cornuel, ce livre c’est non seulement un biographie extrêmement précise, c’est aussi l’analyse, presque au jour le jour, de la mission que cette sœur s’est donnée mais c’est aussi une formidable page d’histoire qu’on a un peu oubliée aujourd’hui : la reconstruction du clergé séculier et régulier après l’anéantissement par la Révolution, la participation du clergé à la colonisation, le rôle du clergé dans l’émancipation des esclaves libérés, le rôle des sœurs dans la reconnaissance des compétences des femmes, elles ont largement contribué à démontrer ce que toutes les femmes pouvaient accomplir. Et, bien d’autres choses encore tant le champ de l’œuvre est vaste dans le temps, l’espace et la diversité des actions et des engagements.

Et félicitations encore à l’auteure, qui en historienne avisée, n’est jamais tombée dans les pièges de la religion, des différentes idéologies, des courants de pensée, …, son texte est d’une clarté absolue et d’une impartialité exemplaire.

Alma éditeur

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