06 mars 2019 ~ 0 Commentaire

Beau comme une éclipse – Françoise Pirart

« Albien Bienfait » une identité bien lourde à porter, comportant deux fois le mot « bien », pour un jeune garçon un peu simplet, l’école le décrira lorsqu’il aura douze ans « comme un enfant replié sur lui-même, asocial, obsessionnel, inadapté au modèle éducatif et sociétal ». Elevé entre une mère prénommée Persévérance, elle en aura pour essayer de faire de son fils un enfant promis à Dieu, une grand-mère tyrannique et cruelle qui le punit sévèrement, son oncle Edwin qui le soutient et essaie de l’aider comme il peut. « Maman Persévérance et ses secrets (tu es un enfant de Dieu, Albien, tu es promis), le regard impitoyable de Mamé alors qu’il s’empêtrait dans ses prières, les bras velus d’Edwin sur lui, les collemboles et les oribates démesurément grossis sous le microscope, la brusque étreinte de l’oncle, I am sory boy, so sory, Esther et l’amour envolé… ». A l’école il est persécuté par les autres enfants, seule Esther le soutient, Esther qu’il aime et qu’il aimera toujours même quand elle partira en Ecosse où il finira par perdre sa trace même s’il continue à croire qu’elle l’y attend toujours. Esther son seul et unique amour.

L’oncle se démène pour lui trouver un emploi, au moins une occupation, mais Albien l’avoue lui-même : « Un peu, j’ai essayé… Mais ça ne me réussit pas. Rien ne me sourit. Ni l’hydraulique, ni l’hygiénique, ni le Swaziland ». L’oncle invente les pires combines pour envoyer ce garçon renfermé sous d’autres cieux en invoquant des affaires toutes plus improbables les unes que les autres. La plus incroyable constituant à vendre du gewurztraminer au Swaziland et la plus rocambolesque résidant dans la rédaction de la biographie surréaliste d’une dame âgée d’origine portugaise. Mais, comme il le dit lui-même, Albien rate tout ce qu’il entreprend, son voyage Swaziland se mue en un séjour prolongé dans les locaux de l’aéroport.

Finalement l’oncle abandonne son idée, il ne croit plus qu’Albien pourra mener une vie normale, il lui avoue ses origines, son histoire familiale… Ils n’ont pas compris que si Albien était différent, il n’était pas pour autant fou. Ils l’ont harcelé à l’école, abusé et persécuté sur son lieu de travail, dans sa famille ils l’ont humilié, battu, mais ils n’ont pas vu Albien recopier de longues listes de mots et d’expressions qui sonnent bien, des mots et des expressions qu’il utilisait ensuite pour écrire des textes qui auraient certainement interloqué les plus surréalistes des surréalistes ou des textes, à l’opposé, extrêmement policés qu’il adressait aux diverses administrations ou organismes qu’il voulait contacter. Albien était un parfait candide, il ignorait le mal croyait tout le monde aussi bon que lui, c’était un poète lunaire à la merci de la méchanceté humaine sous toutes ses formes même les plus cruelles.

Sa passion pour les mots et leur sonorité, il semble la partager avec l’auteure qui se régale avec les noms des insectes qu’elle glisse abondamment dans son texte, à la mesure de la passion d’Albien pour ces petits animaux. « Parfois, l’oncle en capture quelques-uns dans une boîte d’allumettes pour les examiner au microscope : staphylins, glomérius, iules, diptères, diploures, oribates, lithobies… ». Il faut aussi beaucoup aimer les mots et les formules de style, au moins autant que le vin, pour avoir l’idée de vendre du gewurztraminer au Swaziland.

L’auteure a choisi de laisser le lecteur dans une certaine expectative, de le laisser errer dans le monde irréel d’Albien avant de lui livrer le fin mot de son histoire, profitant de cette déambulation pour stigmatiser la méchanceté de nombreuses personnes à l’endroit de ceux qui sont différents ou qui simplement pensent différemment. On assassine souvent les poètes parce qu’ils ont raison avant les autres.

M.E.O.

2.5.0.0

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