03 octobre 2018 ~ 0 Commentaire

Les petites épiceries de mon enfance – Lee Mekyeoung

Ayant quelque peu délaissé la peinture qu’elle a étudiée à l’université, pour élever ses enfants, Lee Mekyeoung éprouve le besoin de reprendre la plume – elle dessine à la plume et à l’encre acrylique – après avoir visité une petite épicerie lors de l’une des premières sorties qu’elle effectue avec son deuxième enfant. Le charme désuet de la petite boutique et la sérénité détachée de la vieille épicière l’ont touchée au point qu’elle ressent le besoin de dessiner cette boutique comme pour en garder le souvenir. « En retournant chez moi, j’ai attendu que mes enfants dorment pour me mettre à dessiner cette épicerie. Mon cœur bondissait de joie et je me sentais heureuse. C’est ainsi qu’a commencé mon histoire avec les gmeuong gagae ». Pendant vingt ans, Lee Mekyeoung parcourt la Corée à la recherche des dernières petites épiceries campagnardes pour les immortaliser sous le trait de sa plume, pour qu’elle subsiste au moins dans la mémoire populaire avec ceux qui les ont fait vivre : épiciers, souvent épicières, et clients. « Si seulement je pouvais dessiner toutes ces petites épiceries avant qu’elles disparaissent ! Si seulement elles pouvaient continuer à travers mes œuvres ! C’est là mon souhait le plus cher. »

L’auteure entend ainsi perpétuer à travers ses dessins le charme et la beauté discrète de ces petites boutiques qui la touchent infiniment. « Si je me suis mise à dessiner des petites épiceries, c’est parce que j’étais attirée par la beauté discrète de ces vieilles boutiques à l’apparence délabrée et misérable. J’étais curieuse de ceux qui y vivaient avec persévérance depuis plus de quarante ans. » Elle voulait aussi perpétuer dans la mémoire de ces concitoyens l’ambiance qui habitait ces lieux souvent si bruyants chez nous et toujours tellement calmes en Corée. C’est une époque, une civilisation qu’elle voudrait maintenir à travers le souvenir de ces lieux de rencontres où circulaient les informations et les potins populaires. C’était un peu le cœur du réseau social du village et de ses environs.

Elle dessine des tableaux à l’identique des modèles qu’elle reproduit avec infiniment de minutie et de précision en employant des couleurs pastel proches de celles utilisées par les aquarellistes. Elle place toujours un arbre devant ou derrière la boutique. L’arbre qui servait d’ombrage aux clients qui s’attardaient pour discuter avant ou après avoir acheté les quelques marchandises qui leur étaient nécessaires. Elle n’oublie pas la boîte aux lettres rouge qui est souvent la seule tache de couleur vive dans le dessin. Elle propose ainsi près de cent dessins tous aussi magnifiques, dégageant paix, douceur et émotion. « L’ambiance mystérieuse créée par la rencontre entre l’ombre de la nuit et la lumière du magasin avait cette beauté triste qu’on ne peut voir que dans une épicerie en déclin. Cette beauté-là est l’essence de mes œuvres. »

Ces petites épiceries si charmantes évoquent un temps figé comme un instant de quiétude que rien ne trouble pas même le vol d’un oiseau ou d’un insecte, un temps de paix. Et l’auteure d’expliquer : « Dans mes dessins, le temps est figé. Les fleurs de magnolia ne se fanent jamais et les petites épiceries semblent toujours prêtes à accueillir leurs clients. Dans mes dessins, le temps se souvient des gmeuong-gagae contemplant le monde sans bouger, de là où ils sont, des arbres qui les agrémentaient et des gens qui les fréquentaient ». Comme si le temps n’avait aucune prise sur l’époque où ces boutiques prospéraient. On comprend mieux pourquoi qu’avant de devenir un dragon économique trépidant, la Corée du Sud était, avec sa voisine du nord, « le Pays du matin calme » dont Lee Mekyeoung semble avoir tellement la nostalgie. Une telle paix et une telle sérénité se transmettait des étalages des magasins aux mains de clients et en leur cœur et leur esprit.

Ce magnifique catalogue de dessins d’une grande pureté, d’une grande finesse, d’une grande beauté esthétique, est aussi une façon pour la dessinatrice de nous rappeler qu’il ne faut pas oublier ces vieilles boutiques et leurs tenanciers qui véhiculaient des valeurs aujourd’hui dévorées par le crabe de la grande distribution. « Faisons attention aux choses qui nous entourent et qui nous sont familières. Peut-être leurs angles usés et arrondis par le temps cachent-ils une beauté que rien ne pourra remplacer ? En les observant attentivement on peut y percevoir les traces du temps et de la douceur de la vie ».

C’est un véritable cadeau que nous font l’auteure et son éditeur ! Un véritable livre d’art ! Une leçon de sagesse, d’attention et de respect !

Editions Picquier

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