16 juillet 2018 ~ 0 Commentaire

L’éternité de Jean – Marc-Emile Thinez

Jean c’est le père du narrateur, Jean est communiste, communiste comme d‘autres sont catholiques ou philatélistes. Jean cultive le maïs dans le Sud-Ouest, il sème des semences qui n’ont pas été émasculées chimiquement, des semences qu’il faut castrer pour que le maïs puisse donner des grains. Marc- Emile c’est le fils, le fils doué qui sait lire très tôt les bulles de Pif le chien dans l’Huma, c’est lui plus tard qui établira le dictionnaire des termes qui définissent le mieux son père. Ce dictionnaire qu’il a publié chez Louise Bottu sous le titre « Dictionnaire de trois fois rien » que j’ai eu le plaisir de lire et commenter. Un livre qui complète excellemment celui-ci.

Dans ce nouveau texte sous-titré « l’écriture considérée comme la castration du maïs », Marc-Emile Thinez revient à son père, ce père dont il ne peut pas se séparer bien qu’il soit mort alors qu’il n’avait que neuf ans, ce père qui lui a tout appris. Ce père qui est plus que son géniteur dont il perpétuerait l’œuvre par mimétisme, par fidélité filiale, ce père dont il serait la véritable réincarnation. « Dans mes mots ses mots poussent et dans ses mots ses préférences, ses phobies, ses craintes et ses espoirs. Jean vit en moi, un moi double, un moi mobile, profondément troublé ».

Le fils respecte toutes les valeurs que son père lui a enseignées, il écrit comme son père cultivait le maïs, il met le même soin à son œuvre littéraire que son père en mettait à sa culture. « Ses mots se frottent aux miens. D’un coup les libèrent. C’est un jeu d’enfant, hop ! une tape et on libère un prisonnier, parfois plusieurs, et puis on court, ils courent, ils s’enfuient, les mots filent ». Il cultive son texte comme son père travaillait à la fécondation de son maïs dont je n’ai pas encore très bien compris ce qu’il devait faire entre les fleurs mâles et les fleurs femelles pour que la plante donne une belle récolte. Tout ce que je sais c’est ce que dit l’auteur : « Cela ne doit pas se reproduire. Cela doit se reproduire. Cela doit se reproduire sans se reproduire. Quand l’écriture se fait castration ». L’écriture c’est comme la culture du maïs, il faut soigneusement veiller à la reproduction.

Même si les valeurs se transmettent de père en fils, les temps ont changé, le maïs ne se cultive plus comme au temps du père, le grain n’est plus le fruit sacré qui nourrissait les hommes et les rapprochait des dieux. « Maïs désormais marchandise, rien de commun avec celui des origines hormis le nom. Homme de maïs jadis êtres parfaits adorant les dieux, aujourd’hui marchandises autant, bavardes et suffisantes, traîtres à leur créateur ». L’agriculture n’est plus un travail méticuleux, un art, c’est de la production de masse comme la littérature qu’on entasse sur les rayons des supermarchés. De quoi nourrir le désespoir du fils qui voudrait écrire des livres comme son père cultivait le maïs mais hélas les temps ont changé et le pire est possible : « On se noie dans le gave, on se noie dans l’histoire… Pourquoi pas dans l’écriture. La noyade est un mode de suicide courant ».

Avec ce texte Marc-Emile Thinez voudrait faire revivre son père, le monde qu’il a contribué à façonner en cultivant avec soin, attention et respect le fruit sacré emprunté aux Amérindiens. Il voudrait aussi attirer l’attention des lecteurs sur les dangers de la production industrielle de denrées alimentaires frelatées. Le monde que nous organisons est notre plus grand danger. Cette lutte entre la tradition saine et raisonnée et la production industrielle spéculative, se retrouve dans ce texte jusque dans la façon dont l’auteur l’a structuré, en planches comme le maïs : quatre rangs font une planche et le livre comporte cinq planches. Il comporte aussi quinze citations de grands auteurs qui englobent chacune en leur sein un petit texte qui évoque le travail du père. Quinze textes qui sont répétés plusieurs fois avec seulement de légères modifications comme un champ de maïs change peu entre deux visites du cultivateur. C’est un bel hommage que Marc-Emile rend à son père et en même temps à tous ceux qui perpétuent les traditions y compris dans la littérature.

« Dans l’air dilaté la ferme vacille, le maïs tremblote. Tout bouge sans bouger. Les mots fantômes s’acoquinent aux mots, trament un imperceptible rideau de fumée ».

Editions Louise Bottu

2.5.0.0
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