25 avril 2018 ~ 5 Commentaires

Silencieux tumultes – Edmée de Xhavée

Edmée de Xhavée nous a habitués depuis son entrée en écriture à nous faire lire ses histoires de couples mal assortis, de couples sans amour, de couples formés pour une circonstance bien précise ou, plus souvent, à des fins patrimoniales ou d’affaires à faire fructifier. Dans ce roman, elle reprend ce thème qui lui est si cher et qu’elle maitrise à la perfection. Avec son écriture intimiste et, à la fois, chirurgicale, elle dissèque des couples formés par les parents plus souvent que par le hasard des sentiments. Elle sonde les cœurs, dissèque les tripes, étudie les méandres des cabales domestiques élaborées dans les circonvolutions des cervelles de matrones ambitieuses ou plus souvent frustrées et bafouées. Elle sait aussi décortiquer les montages les plus sophistiqués élaborés par les pères pour développer leurs affaires en utilisant leurs héritiers comme ils utilisent leurs machines et leurs employés dans leurs ateliers.

Elle a ainsi construit une intrigue qui court sur au moins cinq ou six générations, une intrigue qui pourrait servir de trame à une belle série télévisée, il suffirait d’en écrire le scénario pour lui donner un peu plus d’épaisseur et l’émotion nécessaire pour attirer les amoureux de ce genre d’émissions. Cette intrigue m’a un peu fait penser à ces auteures britanniques un brin perfides, souvent féroces et cruelles dans leurs écrits qui n’hésitent pas ouvrir les placards secrets pour sortir les cadavres poussiéreux et bien embarrassants ou à soulever les tapis pour dévoiler des grosses poussières révélatrices de secrets tus souvent depuis longtemps.

Ainsi, Edmée, qu’on dirait cousine d’Anita Brookner, Barbara Pym, Iris Murdoch et d’autres femmes encore de cette grande famille d’auteures britanniques aussi perfides qu’Albion, a construit une saga familiale autour d’une maison. Les personnages de son histoire sont ceux qui ont occupé cette demeure acquise par l’ancêtre quand il a connu le succès dans son entreprise industrielle. La maison se lègue de père en mère, de mère en fille, de fils en fille, etc… au gré des aléas des unions, des désunions, des naissances et des rencontres. La maison devient ainsi le pivot de l’histoire, elle incarne la famille, c’est son histoire que l’auteure raconte. « Une maison, c’est un écrin de rêves d’amour et d’avenir …. C’est aussi le témoin discret de ce qui explose ou couve entre ses murs, le seul qui connaisse le labyrinthe émotionnel de ses habitants. C’est le temple de l’âme de la famille ».

L’histoire de la maison se conjugue avec celle de la maisonnée qui est construite sur un ensemble de secrets, de mensonges, d’arrangements plus ou moins amiables entre l’état civil et la réalité génétique et, bien évidemment de drames plus ou moins violents quand ces secrets et autres mystères crèvent la carapace qui les protègent. « Au fond c’est ça aussi la famille : un tissu de gènes, de recettes, d’histoires, de traditions, drames et triomphes… ». L’auteure essaie de nous faire comprendre qu’une maisonnée, une tribu, une famille ne se construit pas sur des sentiments parce que l’amour s’est trop rarement pour toujours et que l’affection, les habitudes, les us et les coutumes sont souvent bien plus ancrés dans la maison avec ceux qui y vivent.

Dès les premières pages de ce roman, l’auteure fait poser une question essentielle à la suite de la saga qu’elle met en scène, et à la démonstration qu’elle conduit, par la première fille de la famille née dans cette nouvelle demeure, à sa mère : « Etiez-vous amoureuse de Père quand vous vous êtes mariée, Mère ? » La mère n’élude pas la question et répond bien franchement qu’il n’était pas question d’amour mais de fonder une famille. « Elle et père avait écouté les arguments du goût et de la raison conjugués ». C’est l’une des faces de la bourgeoisie industrielle qui s’est construite au XIX° siècle pour ne s’éteindre progressivement qu’après la dernière guerre mondiale, l’histoire d’une classe sociale qui, pour accroitre ses intérêts et son pouvoir, devait absolument sauver les apparences quelque soit la situation quitte à garnir les placards et les malles de cadavres bien encombrants et à glisser des secrets tout aussi ennuyeux sous les tapis et dans les greniers de la maison qui, elle, finit toujours par rendre un jour ce qu’on lui a confié. Une belle saga un peu british certes mais qui ne peut dissimuler des relents de tragédie bien classique.

Chloé des lys

2.5.0.0

5 Réponses à “Silencieux tumultes – Edmée de Xhavée”

  1. Edmée De Xhavée 25 avril 2018 à 18 h 19 min

    C’est toujours surprenant de se voir « lue » (point de vue style et ambiance) par autrui. On a déjà trouvé des zestes british dans mes nouvelles, et maintenant ici… et j’en étais inconsciente. Mais ce n’est certainement pas à mon désavantage :)

    Cedi dit, Denis, il y a des couples heureux dans mon roman, à commencer par ce couple qui s’est marié par goût et raison! Ils le sont, et le restent. Et Marco et sa femme s’aiment et sont heureux jusqu’au jour où… Et il y en a d’autres que je ne vais pas dévoiler. Et puis bien sûr… tous les secrets qui jaillissent des choses convenues et contraignantes…

    Merci pour ton regard :)

    • On sent bien dans tes histoires que tu as lu, et certainement relu, celle que j’appelle ces chères anglaises, ces femmes à la langue bien acérée et même un brin venimeuse, à la la plume toujours bien aiguisée et au vrai talent littéraire. C’est à la lecture que j’y ai pensé. Je pense aussi qu’au fil des livres tes textes sont plus forts, plus percutants, que tu oses plus, que tes personnages deviennent plus complexes, plus élaborés. Continue tu est toujours sur la bonne pente !

  2. Je ne dis pas que tes couples sont malheureux mais je dis qu’ils ne sont pas durablement fondés sur des sentiments amoureux. je me suis peut-être mal exprimé mais je voulais justement dire que l’amour n’est la seul ciment possible pour un couple. Dans tes histoires, ce n’est pas le couple qui est éphémère mais la relation amoureuse.

  3. Edmée De Xhavée 26 avril 2018 à 15 h 37 min

    Ah oui, tu as raison! Et je pense qu’il n’y a pas que l’amour pour cimenter un couple ou le faire durer. L’amour est sans doute « la cerise sur le gâteau », pas garanti et en tout cas on ne peut présumer de sa longueur. Par contre on peut faire beaucoup pour protéger un mariage que l’on a voulu pour de bonnes et solides raisons. Et trouver l’amour sur le côté si nécessaire :)


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