14 avril 2018 ~ 0 Commentaire

Chourka et sa famille – Léonide Dobytchine

Encore un écrivain qui a sombré dans les limbes de la littérature et pas seulement de l’histoire littéraire de son pays car sa disparition est fortement liée à l’emprise du pouvoir soviétique sur les arts. Léonide Dobytchine a peu écrit car il était fonctionnaire et n’avait que peu de temps à consacrer à son art, mais surtout, le pouvoir l’avait choisi comme exemple pour dénoncer le « formalisme en littérature » et l’accabler de ses foudres idéologiques. Sans que personne ne s’y attende, en janvier 1936, lors d’une réunion de l’Union des écrivains, il est violemment pris à parti par d’obscurs écrivains proches du pouvoir. Prenant juste le temps de mettre ses manuscrits en lieu sûr, il disparait peu après, son corps ne sera retrouvé qu’au printemps suivant, dans la Neva. Il faudra attendre 1993 pour que ce petit roman soit édité et que le nom de Dobytchine réapparaisse enfin, il avait été gommé de la liste des écrivains soviétiques.

L’histoire de Chourka, c’est le sort de nombreux gamins des campagnes dont le père est parti pour le front et dont la mère ne peut pas, seule, subvenir à la subsistance d’une famille de trois enfants. Elle se réfugie chez ses parents, envoyant ses deux aînés chez ceux de son mari. Malgré les affres de la guerre, la famille parvient à survivre sans grandes douleurs ni privations. Au moment tant attendu de la fin de la guerre, d’autres nouvelles moins réjouissantes parviennent dans ces campagnes isolées, une révolution semble vouloir embraser le pays et surtout leur région, celle de Samara dans le sud de la Russie, où une rébellion a pris le pouvoir faisant sécession avec la révolution bolchévique.

Chourka qui n’a pas encore dix ans, est déjà fort sollicité pour participer à la survie de la famille, sa mère vante ses mérites auprès de l’entourage et de la famille. « Tout ça c’est le travail de Chourka, – disait-elle. – Il nous remplace le père. Toute la maison tient sur ses épaules, … ». Mais avec la révolution les temps changent, les restrictions rendent la vie beaucoup plus dure et compliquée. Le courage et la débrouillardise ne suffisent plus, Chourka se laisse aller à quelques petits larcins de moins en moins innocents en fréquentant des parents peu recommandables. Le retour du père apporte une certaine sérénité mais le fils a pris certaines habitudes et rêve d’une autre vie que celle de la campagne de ses parents.

Dans ce livre, Dobytchine reste très à l’écart du pouvoir, il n’évoque pratiquement pas les événements, il ne les décrits que pour démontrer la vie que mène les campagnards à cette époque tourmentée. On dirait qu’il cherche à éviter les foudres du pouvoir qui pourtant l’abattront. On peut tout de même remarquer que la si la vie était fruste et rude sous l’empire, elle était beaucoup plus violente sous les soviets, beaucoup plus aléatoire, beaucoup plus imprévisible et surtout que les mœurs s’étaient notoirement dégradés, chacun essayant de sauver sa peau et celle des siens.

Ce petit roman est avant tout un excellent témoignage sur la vie dans les campagnes russes au début du XX° siècle. J’ai eu l’impression de retrouver l’atmosphère, les mœurs, les rites que Maxime Gorki décrit dans son célèbre roman « Enfance » que j’ai lu il y a bien longtemps déjà, trop longtemps pour en conserver plus que cette impression. On y retrouve notamment tout le poids de la religion, ce qui a dû fortement déplaire aux censeurs soviétiques. Mais ce livre est aussi une véritable œuvre littéraire, Dobytchine pouvant être inclus dans le courant littéraire qui a cherché à renouveler la langue russe en l’épurant au maximum. Son texte est à ce point de vue assez explicite, les descriptions sont précises, concises, écrites avec des mots très choisis pour éviter les longues périphrases. Il en est de même pour les scènes d’action rendues très vivantes grâce au style rapide et concis de l’auteur.

 Circé

2.5.0.0

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