12 septembre 2017 ~ 0 Commentaire

Les vagues – Virginia Woolf

Il est bien prétentieux de vouloir écrire sur un  texte de Virginia Woolf, tant de personnes talentueuses et qualifiées l’ayant déjà fait et souvent brillamment. Je me contenterai donc, en toute modestie, d’évoquer la lecture que j’ai faite de ce texte. Michel Cuzin, le traducteur et préfacier, tout comme l’auteure elle–même, précise qu’il ne s’agit nullement d’un roman et selon beaucoup pas plus d’un texte biographique. Pour ma part, je n’ai pas lu ce texte comme un roman, il y a bien des personnages mais très peu d’interactions entre eux et pas réellement une histoire dont ils seraient les protagonistes. J’ai ressenti cette lecture comme une confidence, comme si Virginia Woolf voulait nous dire qui elle est, ce qu’elle ressent, ce qu’elle éprouve, ce qui l’émeut, ce qui l’afflige, ce qui l’angoisse, … comment elle traverse sa vie. Elle achève la rédaction ce texte vers la cinquantaine et se jettera à l’eau dix ans plus tard.

Virginia Woolf construit son propos en réunissant, l’un à la suite de l’autre, de longs soliloques des sept personnages qu’elle met en scène, ils prennent ainsi la parole tour à tour pour rapporter ce qu’ils vivent, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils éprouvent, … tout ce que Virginia souhaite confier aux lecteurs. A mon sens, elle utilise la multiplicité des narrateurs pour élargir le champ des possibilités, pour multiplier les émotions, les sentiments, les sensations, les observations minutieuses, …, tout ce qu’une seule personne ne pourrait ni éprouver, ni ressentir. D’ailleurs elle le confie à plusieurs occasions qu’elle n’est pas une, elle est complexe« … je ne suis pas une seule personne ; je suis beaucoup de gens ; je ne sais pas vraiment qui je suis – Jinny, Susan, Neville, Rhoda ou Louis ; ni comment distinguer ma vie de la leur ».

L’interrogation identitaire traverse son texte : « Mais qui suis-je appuyée sur cette barrière,…, ? Je crois parfois que je ne suis pas une femme, mais la lumière qui tombe sur cette barrière, sur ce sol. Je suis les saisons, je le crois parfois, janvier, mai, novembre ; la boue, la brume, l’aurore ». L’auteure semble vouloir se réfugier dans des personnages multiples ou dans une abstraction corporelle pour y loger tout ce qu’elle ressent, ce qui ne saurait convenir à façonner un seul être cohérent. Elle semble ne pas trouver sa place dans le monde, elle n’existe qu’à travers un tout qui déborde de son être. « Nous avons terriblement souffert en devenant des corps séparés ».

Ainsi à travers ses personnalités multiples, chacune ayant un profil bien déterminé : il y a le poète, l’homosexuel, l’exilé, celui qui meurt trop tôt, etc…, elle fait rouler les vagues de son texte qui portent tout ce qu’elle cherche à faire comprendre, ressentir, sous des aspects divers. Chacun apportant sa version, l’auteure peut multiplier les facettes des différents événements qu’elle vit, des sentiments qu’elle éprouve, des émotions qu’elle ressent… Elle n’est pas une, elle multiple, elle est complexe quand elle évoque l’enfance et la nostalgie de cette époque où la petite troupe s’ébattait à la campagne au sud de l’Angleterre, elle n’est pas plus seule sur la vague des sensations qu’elle éprouve devant un paysage, un animal petit ou grand,…, pas plus seule sur la vague des sentiments qui agitent son hypersensibilité, pas plus seule sur la vague des impressions qu’elle devinent en regardant et écoutant les autres, jamais seule, toujours multiples sur toutes la vagues qui véhiculent le bonheur, les contraintes, les souvenirs, tout ce qui constitue la vie qu’elle a menée jusqu’à ce jour terrible où ils apprirent la mort de l’un d’entre eux. Qui sonne comme la mort de Thoby, le frère adulé, dont elle ne s’est jamais remise.

Ces vagues c’est tout ce qui revient sans cesse sur le sable de la vie de Virginia, ce qui agite la petite troupe du roman jusqu’à ce que la mort fauche l’être le plus précieux de la phratrie, de la petite bande. Cette partie du texte concerne ce que Virginia a connu avant la mort de son frère, ce qu’elle voudrait faire ressurgir. Le nœud de ce récit c’est la rencontre de la petite troupe après la mort de Percival, là ou chacun dit ce qu’il pense des autres sans aucune retenue. Les masques sont tombés, la mort a mis les âmes à jour. La vague de la vieillesse, la vague de la déchéance, la vague des souffrances,…. viennent clore le récit.

Virginia nous l’a dit elle a la nostalgie de son enfance avec frères et sœurs, cousins, cousines, amis, amies, elle n’est jamais réellement sortie de cette enfance, elle s’est réfugiée dans le monde des mots, « Ils attrapent au vol des phrases qui font des bulles », mais elle culpabilise d’être aussi sensible, aussi fragile, elle voudrait aller de l’avant, être ! « … comme les enfants nous nous racontons des histoires, et pour les enjoliver nous fabriquons ces belles phrases ridicules, flamboyantes. Comme je suis fatigué des histoires, comme je suis fatigué des belles phrases qui retombent si merveilleusement bien sur les leurs pieds ! » Mais la vie est cruelle, la douleur laissée par l’horreur de la guerre avec son cortège morts et d’estropiés, les deuils familiaux, se nichent dans le texte comme dans le cœur de Virginia. Comme ses personnages, elle lutte pour aller toujours de l’avant. « Petit animal que je suis, les flancs pantelant de peur, je reste là, palpitante, tremblante. Mais je ne veux pas avoir peur. Je vais me donner le fouet à mes flancs. Je ne suis qu’un petit animal pleurnichard qui cherche l’ombre ».

Mais la lutte semble veine, « Je vois des oiseaux sauvages ; et des pulsions plus sauvages que les oiseaux les plus sauvages surgissent de mon cœur sauvage ». Quel désespoir et quelle phrase ! Je ne peux pas juger le travail des traducteurs mais le rendu est magnifique. En ouvrant ce livre Je craignais de me noyer dans ses vagues mais j’ai flotté sur celle du plaisir en lisant ses lignes d’une poésie pure et délicate, même le désespoir et beau  dans ce texte, hélas il annonce une fin malheureuse et attristante : « Le lys éphémère est bien plus beau que le chêne qui dure trois cents ans ». Le destin de l’auteure était déjà peut-être dans cette phrase prémonitoire.

Laisser un commentaire

Vous devez être Identifiez-vous poster un commentaire.

Les pense-bêtes du poete |
Au pays de Laryngale |
Nouvelleshorrifiques |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Taqbaylitiw
| Debauchesetperversions
| No woman's land