04 mai 2016 ~ 0 Commentaire

Un, personne et cent mille – Luigi Pirandello

Moscarda qui pourrait être Pirandello lui-même, héritier d’un banquier sicilien à connotation usurier, vit de ses rentes et s’observe avec attention depuis que sa femme lui a dit, sur le ton de la plaisanterie, que son nez n’était pas droit alors qu’il était convaincu de l’avoir parfaitement dans l’axe de son visage. Il prend ainsi conscience qu’il ne se voit certainement pas comme les autres le voient et qu’il n’est peut-être pas celui qu’il croit être, qu’il est étranger à lui-même. Cette découverte l’obsède et l’incline vers la folie, la folie qui affecta l’épouse de Pirandello elle-même. « Donc les autres voyaient en moi un être qui m’était inconnu, qu’eux seuls pouvaient connaître en me regardant du dehors, avec des yeux qui n’étaient pas les miens… » Et, « …, je le croyais encore que cet étranger était « un » ; un seul aux yeux de tous,… Mais bientôt mon drame se compliqua avec la découverte des cent mille Moscarda que j’étais non seulement pour les autres mais pour moi, – tous portant ce nom unique de Moscarda, …, tous habitant mon pauvre corps qui, lui aussi, était « un », un et personne… » Camus n’aurait certainement pas renié ce texte, peut-être même l’a-t-il lu.

Pirandello aborde ainsi le problème de l’identité : je ne me vois pas comme les autres me voient, je ne suis donc pas celui que les autres connaissent, celui que je crois être. Et chacun me voit d’une façon différente, donc je suis multiple, je suis un être différent pour chacune des personnes qui me connait. Mais le regard des autres est le contraire de celui qu’il croit qu’il est, il pense être bon et que les autres le considèrent comme tel mais, en fait, ils ne le voient que comme le fils de son père « l’usurier » et il doit assumer cette hérédité et son apparence. Il n’est en fait qu’un « parfait imbécile » qui accepte n’importe quoi et qui a laissé les commandes de la banque familiale à des gens qu’il croit de confiance.

L’auteur explique que l’homme est aussi l’héritier de ses origines et des conditions dans lesquelles il a été élevé, instruit et éduqué, sa construction dépend donc également du hasard de sa naissance. « Naître est un fait. Naître à une époque plutôt qu’à une autres, …, de tel père plutôt que de tel autre, et dans telle ou telle condition : naître fille ou garçon, en Laponie ou au centre de l’Afrique, beau ou laid, avec ou sans bosse : voilà des faits ». Ce qui est vrai aujourd’hui en un lieu ne le sera pas demain dans ce même lieu mais peut-être dans un autre, Montesquieu l’avait dit avant Pirandello qui ajoute « la vie ne conclut pas. Elle ne peut conclure. Si demain elle concluait, ce serait la fin. »

Dans ce discours sur la quête de l’identité qui peut conduire à la folie, Pirandello montre un monde factice inventé et fabriqué par les hommes pour pallier les insuffisances des ressources naturelles en milieu urbain. « Ici (à la campagne,) vous avez vu l’oiseau vrai, qui vole pour de vrai, et vous avez perdu le sens et la valeur des ailes fictives du vol mécanique. Vous le retrouverez de nouveau, là où tout est factice et mécanique, réduction et construction : un autre monde dans le monde ; un monde fabriqué, truqué, machiné, un monde d’artifices, de déformation, d’adaptation, de fiction, de vanité, un monde qui n’a de sens et de valeur que pour l’homme, qui est l’artisan ».

Ce texte qui n’est pas présenté comme un roman, n’est pas non plus un essai, ni un récit mais plutôt, à mon sens, un roman philosophique, en tout cas un livre grave même si l’auteur emprunte parfois le chemin de l’humour et de la dérision pour traiter son sujet principal qui est bien l’identité même si la matière qui le nourrit est la folie, la folie qui a affecté son épouse et qu’il redoute tant. Et, dans sa démonstration, il est amené à aborder la relativité, la place du hasard dans la destinée et la puérilité du monde moderne qu’il dénonce peut-être avant tout le monde.

« …vous renfermez en vous-même, à votre insu, non pas « deux » mais qui sait combien de personnages, tout en vous croyant, toujours « un » ».

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