17 avril 2016 ~ 0 Commentaire

Du domaine des murmures – Carole Martinez

O bonheur ! Ce livre avait tout pour me plaire, l’intrigue se déroule à quelques kilomètres de ma maison natale et les personnages qu’il met en scène pourraient sortir directement des manuscrits que j’ai dépouillés pour rédiger mon mémoire de maîtrise. Sur les bords de la Haute Loue, en 1187, la fille du maître du domaine des Murmures, Esclarmonde, doit épouser le fils cadet d’un seigneur des environs mais, au moment de donner son consentement devant l’archevêque, elle refuse ce mariage en se tranchant une oreille. Elle déclare qu’elle veut consacrer sa vie au Christ et demande d’être emmurée dans une cellule jouxtant la chapelle dédiée à Sainte Agnès, elle aussi réfractaire au mariage pour la même raison. Son père est aussi désolé que le prétendant à la main de la belle et renie sa fille devenue une icône vivante pour tous les habitants de la région et les nombreux pèlerins qui transitent à cette époque sur les routes vers Saint Jacques de Compostelle ou d’autres lieux de recueillement ou plus trivialement de commerce. L’affaire prend une dimension plus extraordinaire encore quand la recluse enfante d’un bébé que certains prennent pour un ange et d’autres pour la preuve d’une faute commise avant la claustration.

C’est donc avec grand plaisir que je suis entré dans ce texte où j’ai retrouvé des lieux connus, des personnages que j’ai étudiés, des événements que j’ai relatés dans mon mémoire, des légendes que j’ai entendues ou que j’ai lues, un vocabulaire que je n’ai pas pu oublier, et beaucoup de détails et de petites choses qui m’ont laissé penser que l’auteure connaissait bien l’histoire médiévale en général et plus particulièrement l’histoire et la tradition locales. Ils ne sont pas nombreux ceux qui peuvent mettre en scène Berthe de Joux, la célèbre prisonnière du château pontissalien, la Vouivre qui n’est jamais nommée mais qu’on reconnait aisément, la tradition des « brandons » encore vivante à Mouthier-Hautepierre, Thierry II de Montfaucon, l’archevêque bisontin mort à la croisade et d’autres encore.

Avec cette intrigue, Carole Martinez m’a ramené quarante ans en arrière quand j’étais encore un étudiant insouciant et fêtard qui se passionnait cependant pour l’histoire médiévale et surtout pour ce merveilleux treizième siècle, celui de « l’Europe des cathédrales » selon la formule chère à Georges Duby, à l’aube duquel elle situe son histoire. J’apprécie le cheminement de son intrigue qui nous montre combien, à cette époque, la vie d’après était plus importante que la vie d’ici bas, comment le « merveilleux » puisait ses racines dans un obscurantisme religieux fervent mélangé à des reliquats de croyances païennes fortement ancrés dans la mémoire collective, comment ces populations qu’on croyait isolées, étaient en contact avec le monde entier pour échanger des biens et des idées, une emmurée pouvait ainsi communiquer avec tout l’Occident chrétien sans téléphone ni réseau social.

J’avais retrouvé un univers qui m’est cher mais hélas l’auteure a jugé bon d’envoyer certains des protagonistes de son histoire à la croisade avec Barberousse pour expier, comme il était d’usage à cette époque, les fautes qu’ils avaient commises. Carole ne triche pas avec l’histoire, cette croisade a bien eu lieu, c’est la troisième, elle fut une véritable déroute pour la partie qui concerne Frédéric Barberousse au moins qui y laissa sa vie comme Thierry II l’archevêque de Besançon, mais elle nous embarque dans un récit grandiloquent et pathétique alors qu’il aurait dû être épique et mythologique. Quel dommage, cet épisode est vraiment une ombre sur ce récit qui évoque si bien cette période où un syncrétisme entre religion chrétienne et croyances païennes dominait encore le monde sans se soucier des puissances économiques qui se mettaient déjà en place.

On peut aussi remarquer, dans ce texte, qu’à cette époque, les femmes avaient pris le pouvoir abandonné par les hommes partis expier leurs péchés en délivrant le trône du Christ et que l’auteure en profite, au moment d’un vaste débat sur la maternité et la paternité, pour valoriser les relations biologiques entre la mère et l’enfant qui était souvent retiré à ses géniteurs pour être confié à une nourrice puis à un seigneur voisin.

« Que cherchai-je donc en entrant entre ces murs ? L’extase mystique, la proximité de Dieu, la splendeur du sacrifice ou la liberté qu’on me refusait en m’offrant en mariage ? » Elle ne savait pas ce qu’elle cherchait mais elle a trouvé cette belle page de sagesse qu’elle nous laisse en héritage : « Le monde en mon temps était poreux, pénétrable au merveilleux. Vous avez coupé les voies, réduit les fables à rien, niant ce qui vous échappait, oubliant la force des vieux récits. Vous avez étouffé la magie, le spirituel et la contemplation dans le vacarme de vos villes, et rares sont ceux qui, prenant le temps de tendre l’oreille, peuvent encore entendre le murmure des temps anciens ou le bruit du vent dans les branches. Mais n’imaginez pas que ce massacre des contes a chassé la peur ! Non, vous tremblez toujours et même sans savoir pourquoi ».

Laisser un commentaire

An Other Fake Artist |
Nouvelleshorrifiques |
Twexter |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | FUYONS, LISONS !
| Taqbaylitiw
| Debauchesetperversions