11 avril 2016 ~ 0 Commentaire

La route d’Ithaque – Carlos Liscano

Vladimir (comme Vladimir Ilitch Oulianov, Lénine ?) a entrepris un long voyage comme Ulysse qui a accompli un long périple pour rejoindre son royaume d’Ithaque, mais que cherchait-il lui, Vladimir, dans ce voyage entre Montevideo, Asunción, Rio, Stockholm et Barcelone ? A fuir le pays qu’il l’avait emprisonné ? A fuir sa famille qui l’avait élevé au biberon du parti communiste ? A fuir la faillite des deux idéologies qui s’affrontaient en Uruguay ? Un lieu où il aurait pu vivre libre, construire une vie possible ? Mais le voyage ne résout rien, on emporte toujours ses ennuis, ses défauts, ses problèmes avec soi, on transporte sa misère partout où l’on va, tout est toujours partout pareil.

Vladimir raconte son échec à Stockholm où il a retrouvé Ingrid qui lui a donné un enfant dont il ne voulait pas, il ne veut pas s’accrocher à un lieu, à un pays, il veut rester libre de partir quand il en a envie, n’importe où ailleurs. Il raconte ses petits boulots dans une maison de retraite, dans un asile, … car pour les « métèques » il ne reste que les tâches d’entretien ou de cuisine, sa plongée dans le monde des expatriés qui se structurent en deux clans : Latinos et Polonais eux-mêmes répartis en plusieurs groupes qui organisent toutes sortes de trafics : marchandises diverses, main d’œuvre et même prostituées.

Il fuit la Suède, abandonne sa fille, pour se fixer à Barcelone, dans un quartier où il aurait pu croiser le héros de Mathias Enard (Rue des voleurs) ou le fantôme de Jean Genet, où il pense pouvoir trouver du travail parce qu’il partage la même langue que les Espagnols mais un métèque reste un métèque partout où il se déplace surtout s’il est sans papier. De situation précaire en situation encore plus précaire, il finit par se retrouver à la rue pour une descente aux enfers inéluctable qu’il revendique même en n’acceptant plus aucune solution à son drame personnel, préférant la liberté absolue à la moindre marque de confort. Il ne veut plus être obligé de gagner sa vie mais seulement la vivre.

Fuyant les responsabilités, esquivant les opportunités favorables, Vladimir choisit toujours la solution la plus avilissante, la moins contraignante, pour s’enfoncer de plus en plus dans la marge de la société comme s’il voulait surtout ne pas en sortir. Une montée au calvaire voulue, décidée, en faisant le choix de porter la croix toujours plus haut pour que personne ne puisse l’inciter à redescendre et à renoncer à son auto destruction. Il est devenu un homme déçu, aigri, désabusé, désespéré, il ne croit plus en rien ni en personne, il s’enfonce corps et âme dans ce monde où les fous sont peut-être les plus sensés, dans ce monde sans issue, dans cette impasse que les Européens ont colonisée et que les communistes de son père n’ont jamais su libérer, faillissant lamentablement, seule une guerre purgative pourrait sauver la planète du marasme dans lequel elle s’enfonce inexorablement. « Oui, j’avais coupé tous les liens, je m’étais obstiné à rester seul, seul. Ingrid, ma fille, Conchita, ma famille, tous je les avais eus, tous je les avais abandonnés. C’était peut-être à partir de ça qu’il fallait construire, à partir du néant ».

Dans ce texte dépouillé, assez banal, qui transpire bien l’ennui dans lequel s’englue le héros, cet ennui que l’auteur s’évertue à nous faire ressentir de manière presque palpable, Carlos Liscano tient un discours digne du Tupamaros qu’il a été : dénonciations de l’hégémonie européenne, du colonialisme, du rejet des émigrants par les Européens, du capitalisme, du communisme qui a échoué… Une réflexion sur le déracinement, l’exil, la solidarité, la solitude, l’abandon et pour finir le mépris. « Ils sont partout dans le monde, les Européens, comme s’il leur appartenait. Ils ont émigré vers tous les points du globe, ils ont volé tout ce qui leur est tombé sous la main, qu’est-ce qu’ils croient, qu’on ne va pas leur rendre visite ? Maintenant, ils n’ont qu’à en prendre leur parti. Arabes, Africains, Asiatiques, Latino-Américains, tous vont l’envahir, leur Europe. » « Depuis toujours le Blanc pense qu’il n’y a que lui qui soit descendu de l’arbre, et que le reste est toujours là-haut, en train de manger des noix de coco et de s’épouiller ». Cette diatribe se conjugue mal avec le refus d’assistance que le héros manifeste de plus en plus pour s’enfoncer dans le néant.

La folie revient souvent dans cette œuvre (l’auteur lui a aussi consacré un autre ouvrage), le héros travaille en Suède dans un asile et refait la même expérience à Barcelone, une façon de constater que les fous et les vieillards séniles ne sont peut-être pas les plus dérangés de la planète parce qu’ils ont compris l’illusion qu’est la vie comme l’explique un vieux, interné volontaire, : « … la vie consiste à se créer un leurre et à s’y ajuster jusqu’à la mort, où jusqu’à la vieillesse, âge où l’on commence à être excusé de ne pas se conduire comme il faut, parce qu’un vieux, un sénile et un fou jouent dans la même équipe ». Et peut-être que les fous extrairont le monde du néant dans lequel il plonge inéluctablement ?

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