Laitier de nuit – Andreï Kourkov
En Ukraine, dans la région de Kiev, après la Révolution Orange, quand le pays était encore agité par les soubresauts du communisme, qu’une classe de nouveaux riches se ruait sur le pouvoir pour bâtir des fortunes colossales, quand la corruption, la fraude, les arnaques les plus invraisemblables, étaient encore la règle pour mieux vivre, quelques citoyens moyens dispersés dans trois histoires parallèles cherchaient un chemin vers un avenir plus concret.
Une jeune mère célibataire qui vend son lait pour élever sa fille avec l’aide de sa grand-mère, rencontre un milicien lassé de la solitude qui voudrait construire une vie tranquille avec femme et enfants. Un maître-chien qui inspecte les bagages à l’aéroport avec son fidèle équipier, est obligé par des camarades bagagistes de détourner une valise qui semble contenir des produits faciles à revendre. Un homme à tout faire d’un député ambitieux, atteint de somnambulisme, vit une autre vie la nuit sous le regard de son ami qu’il a chargé de le surveiller pour connaître ce qu’il fait effectivement au cours de ses escapades nocturnes.
Le lait maternel, gage de jouvence, et la potion magique d’un pharmacien qui donne du courage aux pleutres et de la férocité aux chats, sont les deux carburants qui alimentent ces trois épopées en forme d’allégorie des manipulations politiciennes drainant des troupes dévouées derrière des politiciens ambitieux. « En politique, le plus important c’est d’avoir un teint de jeune fille, une mine de porcelet bien nourri, au sens naturel du terme. C’est pour des gens comme ça qu’on vote le mieux. »
A travers cette fiction, à mi-chemin du roman fantastique et du roman réaliste, Andreï Kourkov construit un monde irréel mais peut-être plus vrai que le monde réel qui existait en Ukraine à cette époque. Il cherche à mettre en évidence tous les abus du pouvoir en place, et de ceux qui voudraient le prendre, pour rappeler à ses concitoyens que le respect des valeurs fondamentales : sagesse, humanisme, solidarité, charité, humilité, …, est certainement le meilleur moyen de sortir de cette situation où la violence et l’argent ont force de loi. « Les gens normaux doivent se soutenir. Se soutenir et s’entraider ».
On peut aussi y voir, après l’irruption du capitalisme et du libéralisme sauvage dans un monde qui n’a connu que le communisme le plus austère pendant des décennies, un message de résignation, d’acceptation de son sort, de soumission au Seigneur, aux forces surnaturelles qui guident notre vie sans que nous soyons obligés de nous écharper pour espérer une vie meilleure. « Il se sentit telle une simple créature du Seigneur, qui n’avait pour seul désir que de vivre et de jouir de la vie, en confiant son sort aux forces toutes-puissantes du ciel et en se plaçant sous leur protection. »
Ce texte est construit sur la dualité du jour et de la nuit, du bien et du mal, de la vie et de la mort, de la conscience et de l’inconscience, de la réalité et du fantastique, de la vie et des apparences de la vie, comme pour mettre en évidence ce qui est et ce qui pourrait être. L’intention est très louable, le projet est intéressant mais le texte assez moyen, il contient des phrases et des expressions un peu approximatives, à la limite de la correction, dont le traducteur ne peut pas totalement s’exonérer. L’auteur a, hélas, au moins dans ce livre, plus d’imagination que de talent littéraire et de style.