14 février 2016 ~ 0 Commentaire

Jane Eyre – Charlotte Brontë

J’avais le projet de lire les trois sœurs Brontë parce que cette sororité m’inspire une réelle curiosité, comment trois filles vivant dans un coin perdu de l’Angleterre du début du XIX° siècle ont-elles pu, presque simultanément, écrire chacune au moins une œuvre majeure de la littérature anglaise ? J’avais lu « Les Hauts de Hurlevent » il y a déjà plusieurs années, « Agnes Grey » l’an dernier, je devais donc relire « Jane Eyre » pour réunir les trois sœurs dans un souvenir suffisant pour les rapprocher et peut-être mieux les comprendre.

Tout bon lecteur connait l’histoire de Jane, petite fille pauvre recueillie par la famille de son riche oncle, après le décès de ses parents, et persécutée par cette famille qui ne l’aime pas après la mort de l’oncle bienfaiteur. Placée dans un pensionnat, elle connait de nouvelles misères : privation, humiliation, punition, mais finit par se résigner et accepte ce sort pendant huit ans. Elle décide de changer de vie et trouve une place d’institutrice privée chez un riche maître qui a recueilli, lui aussi, une petite orpheline dont elle doit assurer l’instruction. Rochester, le maître, éprouve rapidement un penchant pour la jeune fille qui le repousse uniquement pour respect de la morale car elle est aussi attirée par cet homme beaucoup plus âgé qu’elle qui la considère avec humanité et respect. Commence alors une grande histoire d’amour contrarié qui est le cœur du roman.

Mais ce texte est avant tout une grande œuvre romanesque qui démontre la grande maîtrise qu’on peut aussi apprécier chez ses sœurs, de Charlotte Brontë pour conduire une grande histoire située dans un contexte superbement décrit et habitée par des personnages dont on perçoit la vie jusqu’au fond de l’âme. Joseph Sheridan Le Fanu et William Wilkie Collins n’auraient, n’ont, certainement pas renié l’atmosphère, digne des grands romans noirs, que Charlotte compose pour installer son histoire. Les filles Brontë n’ont guère connu que la misère, elles savent s’en inspirer pour créer l’ambiance de leurs romans.

« Jane Eyre » est évidemment une grande histoire d’amour, d’amour passionné, d’amour contrarié, que rien ne peut arrêter sauf la morale. Jamais chez les Brontë, Charlotte et Anne au moins, on ne transige avec la morale. On ne provoque pas la loi des hommes et on plaisante encore moins avec la parole de Dieu. Ayant respecté ces conditions, l’amour est total, sans concession, à la vie à la mort, quel que soit le prix qu’il faille payer. Jane n’aura qu’un amour que rien ne saurait l’empêcher de rechercher.

Une histoire d’amour qui prend aussi la forme d’une leçon de morale, Jane aime avec passion et sans concession mais elle ne transgresse jamais la loi de Dieu ni celle des hommes. L’injustice la révolte même si elle se résigne et finit par l’accepter. Le bonheur sera donné à ceux qui le mériteront, ceux qui auront payé le prix nécessaire pour avoir droit à ce bonheur même si ce prix est parfois fort élevé. Jane est bien loin de Constance Chatterley, la transgression devra attendre encore un siècle pour que les amoureux s’en emparent dans la littérature.

Si Jane respecte toujours les règles de la morale malgré le prix qu’elle doit payer pour respecter ce choix, elle est aussi très éprise de liberté, elle ne veut dépendre que d’elle-même tant pour sa subsistance que pour ses choix. Son hypersensibilité, son orgueil, son féminisme avant l’heure, sont arguments qu’elle déploie sans cesse pour atteindre ses objectifs sans jamais avoir recours à l’appui ou à l’aide de quiconque. Un aspect que je n’attendais peut-être pas dans cette lecture mais Charlotte Brontë semble bien avoir été une féministe de la première heure. Ce texte est donc aussi un plaidoyer pour la liberté et l’indépendance des femmes.

Une histoire romanesque, un roman d’amour, une leçon de morale, un plaidoyer pour la condition des femmes mais aussi, en rassemblant tous ces thèmes, une belle peinture de l’Angleterre du début du XIX° siècle, de l’Angleterre terrienne dirigée par des nobliaux fossilisés sur leur domaine, habitant dans des châteaux mais plus souvent dans des manoirs pas toujours reluisants. Une belle image de cette nation religieuse et prude, aristocratique et morale, murée dans ses croyances et ses traditions, éparpillée dans ses landes et ses forêts, prisonnière de son histoire.

In fine, une grande page de littérature qui brasse tous les thèmes qui peuvent constituer une société dans son époque, faire vivre une grande histoire et inviter le lecteur à réfléchir sur les valeurs qui construisent notre monde et préparent au voyage dans l’autre auquel l’auteur croit fermement. Un texte qui étale au grand jour tout le talent d’écrivain de Charlotte, toute sa maîtrise du récit et toute sa capacité à entraîner le lecteur dans un monde que seuls ceux qui aiment les livres connaissent. Un texte marqué par la malédiction des Brontë comme « Agnes Grey » et « Les Hauts de Hurlevent ».

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