14 février 2016 ~ 0 Commentaire

Agnes Grey – Anne Brontë

J’ai une réelle empathie pour cette fille qui a dû souvent rêver d’une vie plus riche en émotions ; « … il faut prendre du plaisir tant qu’on est jeune… Et si les autres vous en empêchent, eh bien, on ne peut que les haïr », fait-elle dire à l’un de ses personnages. Condamnée à vivre recluse dans le presbytère de son père, comme ses héroïnes dans des châteaux perdus sur la lande déserte, elle laisse transpirer dans son texte la solitude et les frustrations qu’elle a supportées avec ses sœurs tout au long de sa courte existence.

Et dans ce texte, Agnès Grey connait une forme de solitude encore plus accablante quand elle décide de devenir gouvernante pour alléger les charges de sa famille après les mauvaises affaires réalisées par son père. Elle doit instruire et éduquer trois petits monstres qui s’évertuent à lui rendre la vie impossible avec la complicité passive d’une mère hautaine et d’un père méprisant. L’expérience tourne rapidement court, une nouvelle tentative est faite avec des enfants plus grands qui ne sont guère plus disciplinés et pas plus attentifs. Elle réussit cependant à conserver son poste suffisamment longtemps pour pénétrer le monde de la petite noblesse terrienne anglaise dont elle dresse un portrait peu flatteur.

Le tableau de la petite noblesse agraire de l’Angleterre de la première moitié du XIX° siècle qu’elle peint montre l’éducation, l’instruction et le comportement de ces petits nobles qui ont conscience, jusqu’au plus profond de leur être, d’appartenir à une classe supérieure et dominante. Ils éprouvent un réel mépris à l’égard des gens du peuple qui travaillent pourtant pour leur compte. « Elles (les filles qu’elle était chargée d’éduquer) pensaient que, puisque ces paysans étaient pauvres et n’avaient reçu aucune éducation, ils étaient nécessairement stupides et bestiaux… »

Son texte reste cependant un peu trop manichéen : les bons pauvres sont toujours méprisés et maltraités par des mauvais riches, et moralisateur : la passion ne dévore pas les amoureux et les femmes sont souvent les victimes de maris, soupirants, galants et autres coureurs de jupons qui ne connaissent pas les vertus de la fidélité. La passion ne souffle jamais dans ce roman comme dans « Les hauts de Hurle-vent » ou dans « Jane Eyre », on y trouve plutôt une certaine forme d’acceptation voire de résignation. Les filles calculent mais jamais ne s’embrasent et parfois même désespère : « … s’il m’était interdit de me consacrer à son bonheur, interdit à jamais de goûter aux joies de l’amour, de connaître la bénédiction d’un amour partagé, alors la vie ne saurait être qu’un fardeau… »

Anne écrit remarquablement, sa prose, pleine de délicatesse, est d’une grande de élégance et d’une grande justesse, ses portraits sont finement dessinés et très expressifs même si ses personnages n’ont pas la puissance de ceux qui peuplent les romans des deux autres sœurs. Elle n’a pas inventé le roman féminin anglais, elle se situe cependant en amont d’une lignée de nombreuses romancières qui ont cette façon typiquement britannique de raconter des histoires d’amour qui ne peuvent se dérouler de ce côté-là du channel.

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