Récits d’un jeune médecin – Mikhaïl Boulgakov
Ecrit en 1919, « Récits d’un jeune médecin » comporte sept récits inspirés par l’expérience que Boulgakov retira de son séjour dans un petit hôpital de campagne en 1916 et 1917. Le recueil est complété par deux autres récits : « Morphine », journal d’un médecin luttant désespérément contre sa morphinomanie et « Les aventures singulières d’un docteur » notes d’un autre médecin embarqué dans le conflit entre les Cosaques et les Tchétchènes qui ne le concerne en rien.
A l’automne 1917, un tout jeune médecin frais émoulu de la faculté est nommé dans un village perdu de la campagne russe. « J’étais tout juste un médecin de vingt-quatre ans, diplômé depuis deux mois, qu’on avait nommé directeur de l’hôpital de Nikolskoïé. ». Il doute très fort de ses capacités, jusqu’à croire à l’imposture, mais doit faire rapidement face à des interventions lourdes : amputation, accouchement périlleux, …, au cours desquelles il fait preuve d’une parfaite maîtrise et d’une grande habileté. Sa réussite lui confère rapidement une certaine notoriété et même une réputation assez flatteuse qui l’incline à passer du doute à la confiance en soi et même à la certitude mais la réalité le rappelle vite à plus de modestie. « Non jamais plus, même en m’endormant, je ne marmonnerai fièrement que rien ne saurait plus m’étonner… En d’autres termes, il convient d’étudier humblement. » Il essaie ainsi de convaincre le lecteur que la nécessité fait loi et que c’est « en forgeant qu’on devient forgeron » même en Russie.
« Morphine » pourrait s’insérer sans problème dans les récits précédents, il se présente sous la forme du journal du successeur du jeune médecin, à l’hôpital de Grielovo, qui s’est adonné déraisonnablement à la morphine jusqu’à en perdre la raison. Un beau texte, moderne dans la forme (pages arrachées, morceaux de phrases, abréviations,…), qui plonge le lecteur au plus profond de la lutte entre l’homme et la drogue. Boulgakov a écrit ce texte au sortir d’une brève expérience avec cette substance.
« Les aventures singulières d’un docteur » sont rédigées sous la forme de notes laissées par un médecin pris dans une révolution à laquelle il ne comprend rien. « Je publie… ces notes incohérentes tirées du carnet du docteur, sans aucune modification, sinon celle de les avoir divisées en chapitres et rebaptisées ».
Ces récits, en partie autobiographiques, écrits juste avant que Boulgakov abandonne définitivement la médecine pour se consacrer à l’écriture – « Par moment je regrette de n’être pas écrivain. Mais, au reste, qui me croirait ! Je suis persuadé que si un jour ces notes tombent aux mains de quelqu’un, on pensera que j’ai inventé tout cela.» – montre bien que l’auteur est sur le point de basculer, d’abandonner la médecine pour les lettres. Et, si nous ne connaissons pas son talent dans la science d’Hippocrate, nous savons qu’il a fait un choix avisé. La maîtrise avec laquelle il décrit la vie du jeune médecin qui doit composer avec les moyens du bord pour accomplir des miracles dans une campagne perdue où la neige tombe à profusion et où les loups agressent encore les voyageurs égarés dans la tempête, en sont une première preuve. Il a l’art de transformer une description en une épopée ou un exploit, l’art de magnifier les faits, de les transcender.