11 février 2016 ~ 0 Commentaire

Une seconde vie – Dermot Bolger

Ce livre écrit une première fois en 1993 est directement influencé, selon l’auteur lui-même, par le vote, en 1990, de la loi autorisant les enfants abandonnés et les mères privées de leur bébé à lancer officiellement des recherches pour retrouver qui leurs parents, qui leur enfant né hors mariage. L’auteur a croisé, alors qu’il allait poster son manuscrit, trois survivantes de la blanchisserie des Sœurs de la Madeleine, les fameuses Magdalena Sisters qui ont fourni le thème et le titre du célèbre film de Peter Mullan. Le thème central de ce livre est donc l’adoption, l’intrigue du roman se tisse autour de l’histoire d’une mère célibataire – qui pourrait faire partie de la longue liste des Magdalena Sisters – à qui on a arraché son bébé à la naissance et de celle de son fils, deux histoires, deux vies, comme deux lignes parallèles qui n’auraient jamais dû se croiser mais qu’un coup du sort, un accident totalement imprévisible, parfaitement aléatoire, a dévié de leur trajectoire respective rendant leur convergence possible.

A Dublin, Sean, un photographe, est victime d’un accident de voiture, son cœur s’arrête pendant un bref instant pendant lequel il est spectateur de la scène de l’accident et témoin d’autres événements surgis du fond de sa mémoire. Il revoit ainsi un visage qui le hante jusqu’au fond de ses rêves, jusque au bout de sa convalescence et même encore après. A Coventry, Lizzy, une vieille Irlandaise victime d’un cancer en phase terminale se souvient de la vie qu’elle a menée avant de fuir en Angleterre et d’y fonder une famille, une vie qu’elle a toujours gardée secrète, une vie douloureuse de mère adultère très jeune à qui on a arraché son enfant pour le confier à une famille adoptive. Ses filles et leur conjoint la croient folle car elle est convaincue que le garçon bleu, le bébé qui avait des yeux bleus, va venir le chercher.

Son accident a changé la vie de Sean, il est hanté par ce qu’il a vu, par ces visages connus ou non qui semblent vouloir l’entraîner vers des lieux qu’il aurait fréquentés dans un autre temps. Il ne peut résister à cette attirance et comprend qu’il faut qu’il cherche sa mère génétique qu’il n’a jamais connue et qu’il a même cachée aux autres pour ne pas être le mouton noir, celui qui a été adopté. Tout le roman n’est que cette longue quête qui entraîne Sean sur les routes d’Irlande, sur les pas d’inconnus qu’il a cru reconnaître lors de son arrêt cardiaque, sur des pistes à peine esquissées par des indices infimes.

Ce livre est, à l’image du film de Peter Mullan, un violent réquisitoire contre les pratiques irlandaises à l’endroit des mères adultères et de leurs enfants illégitimes, il dépeint sans aucune concession la douleur ressentie aussi bien par les mères que par les enfants et l’hypocrisie cynique des familles et du clergé, principaux acteurs de ces drames atroces où violences et cruauté se disputaient la vedette. Il donne la parole aux victimes : aux mères écrasées par la honte, le remord et la culpabilité, et aux enfants stigmatisés, marqués au fer de la honte pour le reste de leurs jours. Il dit aussi l’impossibilité de parler, d’évoquer ce drame, l’obligation de vivre toute sa vie avec cette chape de plomb déposée sur leur tête sans vergogne par une société archaïque, cloîtrée dans son passé, terrorisés par sa religion. Il veut aussi rendre hommage à ces pauvres femmes qui souvent « s’étaient simplement trouvées en travers du chemin de leurs proches, sœurs trop laides pour être mariées ou tantes considérées comme bizarres… », des êtres traités moins bien que des animaux qu’il fallait cacher.

Même si ce texte comporte quelques longueurs et que la quête du héros emprunte parfois des routes encore plus sinueuses que celles qui serpentent dans le comté de Laois, il dépeint bien cette Irlande qu’on aime pour sa magie mais aussi cette Irlande si souvent outrancière, cruelle et implacable qui a parfois si mal aimé ses enfants. Malgré toute cette douleur, l’auteur est allé, au bout de sa quête, de son calvaire, de l’émotion qui imprègne certains passages pour accepter son sort dans un grand élan de résilience. Un livre qui n’a certainement pas été réécrit, comme le précise l’auteur, par hasard, le film de Mullan est passé par là et le grand débat sur la filiation qui a eu lieu en France n’y est peut-être pas pour rien non plus même si la traduction date de 2012. Alors la filiation génétique prévaut-elle sur la filiation affective et éducative ? Chaque lecteur trouvera peut-être sa réponse dans ce livre.

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