06 février 2016 ~ 0 Commentaire

Jeux de rubans – Emna Belhaj Yahia

Dans une petite ville tunisienne, à quarante-cinq ans, Frida, femme divorcée, élève seule un fils de quatorze ans partageant sa vie sentimentale avec un homme qui n’est pas son mari, comme une femme moderne. Elle veille sur sa mère très âgée et se souvient de ce que fût celle-ci : une belle femme courageuse qui a enlevé son voile à trente-cinq ans, à l’époque où les femmes se libéraient du carcan religieux et social pour étudier, travailler, aimer … vivre, vivre hors de la soumission qu’elles avaient supportée jusque là.

Le temps s’évapore peu à peu dans le récit où l’amant, le fils et la mère prennent le relais de Frida pour explorer toutes les facettes de la situation : le passé, le présent et le futur qui se conjugue peu à peu au présent pour que la narratrice nous raconte comment, à soixante ans, elle reçoit un choc violent en voyant, au bras de son fils une belle fille voilée. C’est le rejet immédiat, la brouille avec le fils, la rupture, le malaise, … et enfin l’effort pour comprendre les raisons qui poussent la nouvelle génération à reprendre le voile.

Au moment où le monde arabe secoue le joug des dictatures, la narratrice condense la vie qu’elle a eu entre le jour où elle a vu sa mère sortir tête nue et le jour où elle a rencontré cette fille voilée au bras de son fils pour accepter ce qu’elle ne peut admette : le refus de la négation des luttes antérieures. Elle s’interroge sur la définition identitaire d’une femme avec ou sans un voile, sur les raisons qui peuvent la pousser à revenir au statut de sa grand-mère en se dissimulant sous le voile pour échapper aux regards des hommes qui ont, certainement, perdu la réserve qu’ils avaient avant.

Comme la femme tunisienne qui peut être double, voilée ou cheveux au vent, elle se dédouble pour se regarder vivre. « De la même façon que je me lis un livre, je me vois passer dans celui qui avance à quelques mètres de moi. » et en prolongeant son délire, elle voit les générations de femmes tunisiennes défilant les unes derrières les autres, « elles se suivent dans un ordre régulier : une rangée où les femmes ont des foulards sur les cheveux, suivie d’une autre où elles ont les cheveux au vent, et ainsi de suite à l’infini, … comme si pour s’affirmer, elle avait décidé de marquer son opposition en reniant la tenue de celle qui l’a précédée. »

En pleine ébullition émeutière, Emna Belhaj Yahia a écrit ce roman pour évoquer, évidemment, la question du voile islamique et ce qu’il représente pour les femmes qui s’en couvrent. Mais, au-delà, c’est le statut de ces femmes, coincées dans un dédoublement schizophrénique entre libération sociale et rigueur religieuse, qu’elle essaie d’imaginer sans vraiment y parvenir, elle croirait plutôt en une alternance générationnelle, mais, à mon avis, la question reste en suspension, elle n’est pas définitivement tranchée …. les événements agitaient encore les rues.

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