28 janvier 2016 ~ 0 Commentaire

La vie d’un idiot, Engrenage – Ryūnosuke Akutagawa

Les deux nouvelles qui composent ce recueil sont particulièrement chargées en émotion car elles constituent les derniers écrits d’Akutagawa, le grand écrivain éponyme du plus prestigieux prix littéraire actuel du Japon, qui s’est suicidé, en 1927, très peu de temps après les avoir rédigés, laissant à un ami le soin de juger s’il fallait ou non les publier. Ces deux textes ne cachent rien des maux et souffrances qui affectent l’auteur, ils décrivent sa névrose, ses obsessions, les troubles qui l’affectent, les angoisses qu’il ressent et surtout la peur viscérale qu’il éprouve de sombrer, comme sa mère, dans la folie. Ce recueil pourrait étonnement être comparé à celui qu’Osamu Dazai a écrit – « Mes dernières années » – avant lui aussi de se suicider moins de dix ans après son glorieux devancier. Signe d’une époque, signe d’un malaise social qui affecte l’archipel au moment où le Japon rompt certaines des chaînes qui l’enferment dans un isolement forcé depuis des siècles ? Akutagawa a lui aussi brisé les chaînes, il insère dans son texte, tout comme Dazai, de très nombreuses références à la culture européenne, notamment à la littérature qu’il semble bien connaître. Sa référence suprême apparaissant être Auguste Strindberg et les persécutions qu’il éprouvait perpétuellement. Le narrateur lit « La confession d’un fou ».

Le préfacier ne laisse planer aucun doute sur le sujet des deux textes et annonce d’entrée, dans son propos introductif, le contenu et le sens des deux nouvelles réunies dans le recueil : « Les dernières, écrites en 1927, et publiées à titre posthume, sont poignantes : on y lit tout le désespoir d’un homme rongé par l’angoisse et hanté par la folie ». La mère d’Akutagawa est devenue folle et toute sa vie il a craint de devenir comme elle. « Qu’est-ce que tu veux, quand on est le fils d’une folle !…. »

Dans la première nouvelle, le narrateur qui pourrait aisément se confondre avec l’auteur, prend le train pour se rendre à un mariage et se retrouve sans cesse confronté partout où il va, même dans la seconde nouvelle, à un homme revêtu d’un grand manteau de pluie dégoulinant comme celui qui figure dans l’histoire qu’on lui a racontée chez le coiffeur et qui pourrait être la personnification de la mort. Il voit des signes partout, interprète chaque chose comme un signe néfaste, chaque événement comme un présage négatif. Il panique à l’idée de rencontrer son double, de le voir en face de lui, d’être confronté à lui-même et à ses névroses. Partout il voit des ailes : sur les paquets de cigarettes, la marque des voitures, …, les ailes de la mort…. « La mort me guettait, c’était visible, comme elle avait guetté le mari de ma sœur ».

Ce personnage avec son grand manteau pourrait personnaliser la mort qui voudrait emporter le narrateur – sur les ailes qu’il voit partout ? – qui se sent toujours poursuivi : les éléments se liguent contre lui, les objets se dissimulent, il éprouve des visions, ses yeux souffrent de troubles. Il fuit en une vaine course, toujours rattrapé par ses troubles qu’il ne peut pas expliquer, qui l’accablent et l’affolent. Il se sent constamment, comme Strindberg, persécuté par tout et tous mais il a conscience de sa névrose et qu’il l’impose aux autres. « Mais lui savait fort bien quelles étaient les racines de son mal : la honte de soi et la peur des autres ; les autres… – cette société qu’il méprisait ! »

L’issue finale et fatale ne peut être éludée, elle apparaît même évidente quand l’auteur met dans la bouche d’un de ses personnages le dernier message laissé par Radiguet : « les soldats de Dieux viendront me chercher ».

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