07 novembre 2015 ~ 0 Commentaire

Les Inachevés – Reinhard Jirgl

Quelle puissance, quelle intensité dans ce texte novateur ou la recherche formelle élargit les possibilités de l’expression écrite par un usage innovant et varié des signes de ponctuation et des polices d’imprimerie. Le texte devient ainsi plus fort, plus précis, plus proche du drame qu’il raconte en renforçant certaines images, idées ou sensations au risque, parfois, de polluer la lecture.

Un texte au service de l’histoire de quatre femmes, la mère, ses deux filles et une de ses petites-filles, qui empruntent un véritable chemin de croix dans l’Allemagne de l’immédiat après-guerre. Ces quatre femmes appartiennent à la population allemande qui doit évacuer les Sudètes après la déroute nazie. La mère et ses filles sont transférées dans l’Altmark où elles doivent travailler dans une ferme pour gagner leur nourriture pour seul salaire. Alors que la petite-fille, Anna Fille d’Hanna, doit ruser pour quitter la Tchécoslovaquie et essayer de rejoindre sa mère, sa grand-mère et sa tante en Allemagne. Les quatre femmes échappent aux « Russes » en quittant la Tchécoslovaquie mais échouent en Allemagne de l’Est, elles traversent le chaos de l’après-guerre (l’entre deux pouvoirs), le temps sans loi, le temps de la vengeance, le temps des combines pour la survie. Les réfugiées sont mal acceptées partout, au travail, dans la queue pour l’alimentation et tous les produits de première nécessité, pour l’accès au logement, etc. On se méfie de ces femmes, surnuméraires qui amputent la part des gens du pays. « ?pourquoi l’être humain muni de son pouvoir vise-t-il toujours à la!destruction de l’humain… »

Ce texte c’est l’histoire oubliée de la déportation d’une population qui a eu la malchance de naître aux confins de deux mondes au moment où l’humanité venait de découvrir l’inimaginable, où l’humanité n’avait plus de larmes, plus de pitié, plus de compassion et plus de capacité à s’indigner. Cette pauvre minorité à l’abandon n’était plus qu’une anecdote dans l’histoire de ce monde. La vengeance, l’intolérance, le racisme… rien n’avait disparu tout était exacerbé. « Les hommes ont perdu leur droit à l’humanité. »

Mais c’est aussi, surtout pour certains, un très gros travail de recherche formelle (« ?ou il la ?suivait ; il la pour?!suivait ; ?ce gars !l’espionnait…… :!tant de rencontres par hasard sont des hasards en trop – - » ) qui n’est pas seulement une façon de se démarquer mais avant tout une manière de rendre le texte plus expressif même si le récit semble assez puissant sans ce recours abusif ( ?) à des artifices pas toujours compréhensibles. Cette recherche pourrait aussi symboliser la quête d’un autre monde que celui qui a généré l’horreur et le chaos qui en a suivi, l’impuissance des mots, l’impossibilité d’écrire après ce qui a été. C’est aussi l’expression de tout ce que l’auteur a connu : les ragots nauséabonds, les purges, le passé des autres, les réfugiés, l’intolérance,… un texte autobiographique, les héroïnes croisent la route qu’il a empruntée lui-même : son enfance à la campagne, son arrivée à Berlin, sa passion de libraire exigeant, son métier de dentiste…

Une prose errant à la recherche d’un nouvelle forme littéraire comme l’humanité déchirée et délirante à la recherche d’un nouveau modèle de société, d’une nouvelle manière d’exprimer la vie, la mort, les sentiments… ? Un récit de Christa Wolf écrit par Arno Schmidt ? Une référence à Hans Henny Jahn ? La création de tunnels-temps entre hier et aujourd’hui ? Jirgl ouvre une multitude de portes sur des possibilités pour construire un autre monde après l’indicible.
« Le monde réel n’est jamais que la caricature de nos grands romans. » (Arno Schmidt cité par la préfacière Martine Rémon).

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