30 octobre 2015 ~ 0 Commentaire

Les malchanceux – Bryan Stanley Johnson

Avant même de pousser la couverture de ce drôle d’ouvrage, vous serez certainement déjà séduit, peut-être même un peu surpris, par l’objet que l’éditeur vous propose : un coffret cartonné de très belle qualité qui dévoile, dès que vous en avez franchi la porte-couverture, un ensemble de petits cahiers (vingt-sept), d’une à une dizaine de pages, d’une jolie calligraphie. Un bien bel objet littéraire qui invite à une lecture immédiate. Mais avant de se lancer dans la lecture de ces feuillets, il faut prendre connaissance de la préface de Jonathan Coe qui fournit de nombreuses clés tant sur la forme que sur le fond de cet ouvrage si particulier dont les chapitres peuvent se lire dans n’importe quel ordre, sauf le premier et le dernier qui doivent être lus selon l’ordre habituel.

Dans ce texte, l’auteur raconte un déplacement qu’il a effectué quand il était journaliste sportif pigiste, à Manchester, sans doute mais il ne le dit pas, on le comprend seulement, pour couvrir un match de football qui devait opposer City (Manchester City ?) à United (Manchester United ?). Il y a cinquante ans déjà, Man U et Man City divisaient les Mancuniens mais l’argent n’avait pas encore perverti le jeu, et surtout l’enjeu, et Johnson pouvait se lamenter du faible traitement alloué aux joueurs.

En se rendant au stade pour suivre le match, il redécouvre la ville où il était déjà venu dans le passé pour rendre visite à son ami maintenant décédé des suites d’un cancer. Il reconnait les monuments, apprécie l’architecture et se souvient des pubs où il descendait avec cet ami dont les souvenirs affluent et on peut suivre la chronologie de leur relation à travers l’évolution de la maladie de celui-ci. Le texte ne comporte aucune autre chronologie, si ce n’est celle qu’on peut déduire du nom des petites amies de l’auteur. C’est la chronique de la vie de ces deux amis évoquée surtout à travers les lieux qu’ils ont fréquentés ensemble : maisons, appartements, édifices publics, monuments et bien évidemment les pubs dont Johnson fait des descriptions méticuleuses.

Il écrit son texte comme on raconte sa vie, ou une histoire, avec des phrases longues, bien articulées, proustiennes selon Coe, qui coulent comme un fleuve anglais, comme la Mersey, paisiblement en charriant un lourd flot de mots où s’insèrent des blancs pour des respirations, comme sur une partition, des réflexions, des interrogations,… Et pour rester proche de ce langage parlé, il omet presque systématiquement le « ne » dans les négations. Il écrit ce dont il se souvient au risque de travestir la vérité, de s’égarer, d’être trahi par sa mémoire.

Cet ouvrage est comme un puzzle qu’on peut assembler à sa guise en commençant, soit par les bords, soit par le centre là où sont les personnages importants ou les éléments les plus en vue. C’est bien évidemment un exercice de création littéraire formelle mais c’est aussi une évocation de la maladie, de la déchéance physique, de l’agonie, de la mort qui pose la question de l’utilité et de l’intérêt de l’existence. On pourrait aussi évoquer l’amitié, le talent, la difficulté de faire reconnaître celui-ci, la galère de la création littéraire…

Avec ce Proust du rectangle vert, c’est une double ration de plaisir que dégusteront les amateurs de football et de littérature.

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