23 octobre 2015 ~ 0 Commentaire

Les feux – Shōhei Ōoka

Pendant la guerre du Pacifique, après la défaite de Leyte, dans les Philippines, un soldat japonais refoulé par son unité parce qu’il est atteint de tuberculose et rejeté par l’hôpital militaire parce qu’il n’a pas de vivres, erre dans la campagne. Déchet de l’armée, inapte à la guerre, il devient une bouche inutile que son lieutenant veut fermer à jamais : « Alors, crève ! Ce n’est pas pour rien qu’on vous a donné des grenades. C’est le dernier service que tu peux rendre à la nation ». Le vieux soldat, c’est un réserviste appelé depuis peu, choisit de vivre encore un peu ; il part à travers forêts et prairies à la recherche d’un peu de nourriture tout en essayant d’éviter les troupes ennemies, les Philippins insurgés contre l’occupant japonais mais aussi ses compagnons d’armes affamés qui pourraient bien le considérer comme une nourriture de choix. Il entreprend un long périple qui le conduit aux confins de la vie et de la mort, de la raison et de la folie, du choix et du hasard, de la décision et de l’acte messianique imposé.

Se nourrissant comme un animal, il divague, attiré, comme la mouche par la lumière, par les feux des agriculteurs locaux ou des insurgés alertant leurs collègues, signes de vie ou de mort, dans la campagne jusqu’à sombrer dans un état de survie où la raison n’existe plus, où il n’est pas encore mort mais déjà plus vivant, là où il ne pense même plus à se suicider : à quoi bon quitter la vie quand on n’en fait déjà plus partie. Il ne rêve plus que de se diluer dans la nature, fondre dans la rivière, confier ses atomes à la terre, à l’eau, à la vie minérale, à la vie végétale pour que le cycle éternel s’accomplisse.

Dans ce texte formé de courts chapitres, dans un style plus proche de la littérature française que des textes traditionnels japonais, Ôoka raconte l’errance qu’il a connu lui-même après la déroute de l’île de Leyte à laquelle il a participé comme réserviste. Ce n’est pas une autobiographie mais tout ce qu’il raconte a été ou aurait pu être, notamment l’allusion au cannibalisme qui est traitée comme un acte de communion pour survivre en mangeant la chair de l’autre ou en offrant sa propre chair pour la survie des autres. Au cœur de la souffrance, la question de l’existence de Dieu s’impose au héros qui, dans sa folie, se croit investi d’une mission purificatrice d’un monde ou l’instinct de survie a érodé et annihilé la générosité, la charité et la solidarité faisant des hommes affamés et malades des animaux en quête de n’importe quelle nourriture pour assouvir leur faim et vivre encore un peu.

Le narrateur, l’auteur, confondus dans un même personnage, s’interroge aussi sur l’acte de guerre, la mort, le geste de mort : responsabilité individuelle ? responsabilité hiérarchique ? responsabilité collective ? fatalité ? Une question grave qui interpelle le soldat qui a tué une femme de son arme mais également tous ceux aussi qui décident de partir en guerre pour un cause quelconque. Car, comme de nombreux soldats revenant actuellement d’Afghanistan, le héros, médecin lui-même, souffre de troubles psychiques qu’il interprète beaucoup mieux que celui qui est chargé de le soigner. Son analyse serait certainement très utile à ceux qui aujourd’hui accueillent les soldats en perdition ayant tutoyé la mort de trop près.

« Le souvenir est aussi une expérience », c’est à partir des souvenirs qu’on construit l’avenir ou qu’on apprend à vivre avec son passé en l’assumant et en acceptant de croire, comme Ôoka, que le hasard est le principal responsable de cette plongée aux limites de la vie. « Mais l’homme semble incapable d’admettre le hasard. Notre esprit n’est pas assez solide pour supporter éternellement une suite de hasards ».

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