30 septembre 2015 ~ 0 Commentaire

Train de nuit pour Lisbonne – Pascal Mercier

« S’il est vrai que nous ne pouvons vivre qu’une partie de ce qui est en nous – qu’advient-il du reste ? » Est-ce cette question que Gregorius, le Pic de la Mirandole bernois, le professeur de langues anciennes, rigoureux jusqu’à la caricature, s’est posée en traversant un pont par un matin des plus ordinaires et qu’il a vu cette femme effondrée lisant une lettre, prête à se jeter à l’eau, c’est du moins ce qu’il a craint ? Cet incident comme un battement d’aile de papillon sur Rio peut déclencher un ouragan en mer de Chine, réveille brutalement Gregorius qui considère subitement qu’il n’a vécu qu’une toute petite partie de la vie qui est en lui. Il décide donc de tout plaquer en plein milieu de son cours et de partir pour le Portugal d’où est originaire cette inconnue éplorée et après avoir acheté un livre du poète Amadeu de Prado qui le bouleverse. «Il s’était enfui sans se retourner hors de sa vie si sûre, si pénible » pour « découvrir Amadeu de Prado en se frayant une voie dans son passé. » Et, petit à petit comme on construit un puzzle, il reconstitue la vie du poète en essayant de trouver les réponses aux différentes énigmes qu’elle comporte et aux différents mystères qui masquent encore les raisons de son comportement. S’enfonçant de plus en plus au cœur du personnage pour ne pas le voir de l’extérieur mais être lui, « je voudrais savoir comment c’était d’être lui. »

Ce roman dense, un peu touffu parfois, et très épais met en scène un homme qui a déjà avancé dans sa vie, qui atteint l’âge des premiers bilans et qui constate qu’il n’a vécu qu’une toute petite partie de ce qui est au fond de lui, de ce qu’il est réellement. Il constate alors que son entourage ne le voit que comme le professeur érudit et un peu maniaque qu’il apparait et non pas comme l’homme qui est au fond de son être comme les habitants de la caverne de Platon ne voient que… et c’est un incident banal, fortuit, aléatoire qui va décider de son avenir. La réflexion n’est pas le moteur de son action, c’est le hasard, le destin, la conjugaison d’éléments anodins : une femme portugaise en pleurs, un livre d’un poète portugais à un moment opportun de la sa vie, qui vont tout faire basculer car rien n’est définitif, tout est relatif mon cher Montaigne. Et, tous ces petits choix véniels que nous faisons chaque jour construisent notre avenir ou au moins l’être que notre entourage pense que nous sommes.

En pénétrant plus avant dans la vie du poète, il va rencontrer les rudes combats internes et externes que celui-ci a dû mener pour assumer ses actes et faire face à la culpabilité que les autres voudraient lui imposer en le jugeant sur ce qu’il a fait et non sur ce qu’il est en lui. Cette culpabilité, il devra aussi l’assumer vis-à-vis de ce père qu’il ne peut pas aimer car il est resté, du moins en apparence, du mauvais côté de la barrière. Le conflit est lourd : choisir entre l’amour filial et la morale civile, comme choisir entre une vie et des vies éventuellement perdues, qui peut dire la morale, le père qui souffre et qui juge sous le poids de la souffrance, la religion qui n’est que haine et rejet dans un pays qui a subi l’influence d’Isabelle la Catholique et d’Ignace de Loyola, l’ami qui est plus qu’un frère mais qui est prêt au sacrifice par jalousie ? Mercier nous laisse devant toutes ces questions confiant peut-être les réponses au libre-arbitre de chacun de nous à l’écart de l’opinion de ceux qui de toute façon ne verront que les apparences.

Et, même si on peut communiquer, dire, écrire, les mots sont de toute façon usés tant ils ont été galvaudés et le langage n’arrive plus à transmettre les vrais sentiments et les vraies raisons qui dictent nos actes et on reste devant la seule possibilité d’être vu comme nous apparaissons à travers les actions que nous conduisons sous le dictat des circonstances, devant notre seul jugement, face à nous même, face à la mort, face à l’indignité comme Gregorius, dans la peau du poète, face au poète.

Quand j’ai commencé ce livre, sous la pression des excellents littérateurs qui m’avaient averti, j’ai craint pendant un bon moment d’avoir affaire à un livre d’intellectuels qui n’a aucun égard pour les sentiments et les émotions mais progressivement, le personnage m’a imprégné de ses angoisses, de ses incertitudes, de ses désirs et avec lui j’ai entendu Maria Joao Pires faire courir ses doigts sur le clavier de son piano pour jouer les fameuses Variations Golberg qui ne doivent pas être à son répertoire, mais l’illusion prédomine, et j’ai senti comme un désir très fort d’aller voir ce que pensaient ces fameux érudits persans : Eliphas de Témen, Bildad de Shua, Cophar de Naamat dont les seuls noms chantent déjà comme une rapsodie orientale.

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