30 septembre 2015 ~ 0 Commentaire

Dévorations – Richard Millet

« Nos noms ne diront rien à personne : le mien pas plus que le sien, son vrai nom du moins,» mais la jeune servante de cet hôtel-restaurant qui a fermé son hôtel pour ne conserver que son restaurant qui sert son éternelle côte de porc dont l’odeur imprègne jusqu’à sa peau, nous en dira beaucoup plus sur la vie qu’elle mène depuis le décès de ses parents dans un accident de la route quand elle avait dix ans, dans ce triangle de perdition, Egletons-Meymac-Ussel, où elle dépérit à trente-trois ans, toujours vierge, le corps agité par l’envie de celui qui viendra, un jour, combler ce vide et la raison secouée par la peur de l’autre, l’homme, le chasseur car « une femme étant toujours une femme et un homme un affamé. » Et, cette vie sans aucun relief, triste et banale à mourir, rythmée par le seul passage des camions sur la grande route qui traverse le village, va basculer un soir quand il, le maître, se présentera au restaurant espérant pouvoir se restaurer mais devant s’incliner devant le patron, l’oncle de la servante qui a repris l’affaire après le décès des parents d’Estelle, car elle finit par nous avouer qu’elle s’appelle Estelle, qui, par remord, l’enverra porter quelques nourritures à cet homme plus très jeune qui est le nouvel instituteur du village et un écrivain qui a cessé d’écrire. Cet homme pourrait être celui qu’elle attend depuis si longtemps, que son ventre dévoré par les renards espère depuis des années mais qu’elle ne doit pas poursuivre de ses assiduités car dans ces petits villages campagnards, « sur ces hautes terres oubliées de l’Histoire comme elles l’ont été de Dieu, » une fille qui veut vivre comme une femme est vite une bonne à rien, une catin. Et, balançant entre son ventre qui réclame son dû et son statut social qui lui demande de rester à sa place de petite orpheline marquée par le sort, condamnée à servir les côtelettes de porc que l’oncle s’évertue à servir jour après jours dans le restaurant qui ne porte même pas le nom de ses parents disparus mais celui des propriétaire précédents, elle se fait de plus en plus assidue auprès du maître qui ne l’encourage en rien restant de marbre, ou de lauze dans un affrontement entre le feu volcanique réveillé et la lave refroidie, entre celle qui cherche un avenir et celui qui veut oublier un passé, entre la servante et le maître dans une forme de soumission déjà consentie. Sentant que son destin ne comportera pas une autre occasion de ce genre, la fille Chastaing, celle qui n’a même plus de nom et qu’on appelle du nom figurant sur l’enseigne de l’ancien hôtel-restaurant, insistera jusqu’à la limite du possible, jusqu’au dénouement, jusqu’à ce la vérité se manifeste dans toute sa crudité et dans toute sa cruauté.

« Un roman qu’elle avait lu avec difficulté, le jugeant trop sombre, avec des phrases exagérément longues et des considérations désespérées sur les relations entre les homes et les femmes. » Millet a-t-il voulu écrire lui-même la critique de ce roman en faisant tenir ce propos à son héroïne ? Peut-être, car ,sombre, ce roman l’est, il contient tout le désarroi de ces femmes de nos campagnes isolées qui ne trouvent pas la chaussure qui y ira à leur pied et qui sont condamnées à vivre une vie de solitude et de frustration comme des êtres asexués ou comme des filles névrosées avec un incendie qui ravage en permanence leur ventre délaissé. C’est tout le drame de l’exode rural et de ces femmes des campagnes abandonnées à leur sort qui surgit au cœur de ces phrases longues comme une promenade dans la campagne limousine mais qui coulent paisiblement comme le flot de la Triouzoune qui rythme la vie de Saint-Andiau comme ces phrases scandent le flot de cette histoire d’une douce musique qui pourrait bercer le lecteur si ce récit était moins sombre et que les relations entre les hommes et les femmes étaient moins compliquées, surtout quand il y a trop peu d’hommes pour les femmes qui veulent vivre une vraie vie de femme dans leur chair, dans leurs sentiments, dans leur famille et dans la société. Millet a fait l’expérience de l’écriture au féminin et les lectrices seules peuvent nous dire s’il a su toucher les points sensibles de leur vie interne mais son personnage est très crédible et il évoque pour moi bien des femmes que j’ai connues dans une autre campagne au moment de l’exode rural, restées seules par manque de chance, absence de candidat ou même par veuvage trop précoce. Ce récit sonne vrai, il respire l’authenticité et il parle juste, l’argument est très crédible, le scénario est bon même si le dénouement est sans grande surprise et un peu décevant, l’écriture embarque le lecteur comme une mélodie accompagne le promeneur dans un lied de Schubert. Il ne manque à ce récit que des respirations, des pauses, pour prendre le thé ou boire une bière et ensuite pouvoir restituer ce liquide à dame nature sans risquer de ne pas retrouver la page quittée.

Richard, un mauvais point tout de même pour la cancoillotte que tu compares à de la semence immonde, ou quelque chose de pas plus ragoûtant, mais qui est un merveilleux fromage de mon pays que tu n’as pas su apprécier comme il le faut avec un vin du pays d’Arbois mais je pardonnerai cet écart culinaire qui est bien compensé par un bon goût musical affiché à travers la place laissée aux Rolling Stones qui ont endiablé ma jeunesse.

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