24 septembre 2015 ~ 0 Commentaire

Seul dans Berlin – Hans Fallada

Fascinant, étouffant, époustouflant, terrifiant, bouleversant que dire en sortant de ce livre, exceptionnel témoignage de la vie des petites gens dans l’Allemagne nazie des années de guerre ? Hans Fallada (Rudolf Ditzen pour l’état civil) rédige la chronique de la vie de la petite communauté d’une cage d’escalier constituée par des Allemands moyens qui pourraient représenter la population allemande de l’époque : la commerçante juive cloîtrée chez elle dont le mari est emprisonné parce que les juifs se sont enrichis en volant les Allemands, la famille nazie dirigée par un père ivrogne et fort en gueule prêt à toutes les combines pour s’enrichir, mais en fait sous l’influence du plus jeune fils qui va intégrer l’école des cadres du partis et qui domine, non seulement son père, mes ses deux frères SS et sa sœur gardienne zélée dans un camp de concentration, le salopard de service, voleur, menteur, manipulateur, délateur, toujours dans le camp du plus fort et du plus avantageux, un brave retraité, très discret mais toujours là pour jouer le rôle du juste et la brave famille Quangel qui vient de perdre son unique fils sur le front russe « Mère ! le Führer m’a tué mon fils. » Devant cette douleur insurmontable Anna et Otto Quangel décide de réagir et de lutter contre le régime, mais de lutter seul car personne n’est sûr, « Ils ont peur, tellement peur…. » et ils veulent pouvoir lutter longtemps tout en connaissant l’issue de leur combat.

Alors commence un long chemin de croix qui conduira les Quangel vers leur destin final comme des milliers d’Allemands qui n’ont pas plié sous la cravache des nazis. Ceux qui sont peut-être devenus de vrais martyrs et qui ne seront jamais reconnus comme tels ni même comme des justes, ils resteront des anonymes dont le combat n’aura servi à rien ou peut-être pas ?
« – … Vous avez résisté au mal, vous et tous ceux qui sont dans cette prison. Et les autres détenus, et les dizaines de milliers des camps de concentration… Tous résistent aujourd’hui et ils résisteront demain.
– Oui et ensuite, on nous fera disparaître ! Et à quoi aura servi notre résistance ?
- A nous, elle aura beaucoup servi, car nous pourrons nous sentir purs jusqu’à la mort. Et plus encore au peuple, qui sera sauvé à cause de quelques justes, comme il est écrit dans la Bible. Voyez-vous, Quangel, il aurait naturellement été cent fois préférable que nous ayons eu quelqu’un pour nous dire : « Voilà comment vous devez agir. Voilà quel est notre plan. » Mais s’il avait existé en Allemagne un homme capable de dire cela, nous n’aurions pas eu 1933. Il a donc fallu que nous agissions isolément. Mais cela ne signifie pas que nous sommes seuls et nous finirons par vaincre. Rien n’est inutile en ce monde. Et nous finirons par être les vainqueurs, car nous luttons pour le droit contre la force brutale. »

En quelques lignes Fallada a posé les problèmes essentiels qui nous restent à résoudre après cette énorme boucherie, ce monument de bestialité qui a mis en exergue toutes les bassesses dont l’humanité est capable et même au-delà de ce qu’on pouvait imaginer à cette époque.
- La culpabilité allemande : qui est coupable ? Jusqu’à qui s’étend cette culpabilité ?
- La rédemption : les martyrs peuvent-ils racheter les autres ?
- Le pardon : il n’est même pas évoqué tant la faute est ignoble et semble peu pardonnable !
- La vie après l’horreur : malgré une certaine morale à la fin de l’ouvrage « Cependant, nous ne voulons pas fermer ce livre sur des images funèbres : c’est à la vie qu’il est dédié, à la vie qui sans cesse triomphe de la honte et des larmes, de la misère et de la mort. » Cette vie sera pourtant bien difficile pour ce jeune, pour ces jeunes, qui devront assumer la vie des pères !

Ce témoignage est absolument exceptionnel, je ne sais comment Fallada a vécu pendant la guerre mais il a une connaissance très pointue du fonctionnement de la police, du milieu carcéral et du comportement des Allemands qui vivaient quotidiennement la trouille au ventre. Il a certes fréquenté les prisons mais c’était avant 1933. La finesse des mécanismes qu’il décrit est absolument hallucinante, les auteurs de polars devraient le relire régulièrement. La logique n’est jamais prise en défaut, le hasard n’intervient que parce qu’il existe et non parce qu’on a besoin de lui. La mécanique du roman est d’une perfection horlogère !

Mais ce livre n’est pas seulement un témoignage, c’est aussi un très grand roman que Fallada conduit de main (celle qui tient la plume) de maître. Au début, il nous raconte une petite histoire bien linéaire, dans un style tout simple, presque simpliste, qui nous ennuierait vite. Mais progressivement le style s’efface, les mots disparaissent et seule l’émotion, la douleur, la révolte, l’admiration, la compassion, l’incrédulité restent sur les pages et quand on arrive au dénouement le livre est devenu véritablement charnel tant on le sent dans la main comme un membre qui vit encore et dont il falloir se séparer pour rester seul avec les questions qu’il nous pose en ayant le sentiment d’avoir tutoyé les saints.

J’ai été très long, trop ? Je ne sais ! Ce livre touche à mon enfance et à l’histoire inscrite dans la chaire des parents de ceux ma génération et depuis que je suis en âge de comprendre les choses, j’essaie de pénétrer cette histoire. Matin Walser (Une source vive) a déposé sa plume là ou Fallada l’a trempée dans l’encre et Ernst Wiechert (Missa sine domine) la reprise pour nous demander de pardonner mais Hans Lebert (La peau du loup) a fait revivre les démons qui ont hanté cette période de l’histoire et qui ne sont pas tous morts.

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