11 septembre 2015 ~ 0 Commentaire

Les belles choses que porte le ciel – Dinaw Mengestu

A Washington, comme chaque soir, dans un minable quartier peuplé de déracinés en tout genre et de laissés pour compte par la société, trois Africains, Kenneth le Kényan, Joseph le Congolais et Stephanos le narrateur éthiopien, jouent à leur jeu préféré : le jeu des dictateurs qui consiste à évoquer un nom, une date ou un pays et à partir de cette information de resituer un coup d’état avec son protagoniste, son pays et son année. Et, ce jeu semble inépuisable tant l’Afrique a pu fournir, et fournit toujours, de matière à ce divertissement.

Stephanos a fui l’Ethiopie quand les insurgés ont assassiné son père sous ses yeux, Kenneth a quitté le Kenya pour trouver un peu plus de liberté et se construire un avenir digne de ses capacités et Joseph a choisi l’exil quand Mobutu a fait régner la terreur au Congo, ou au Zaïre, selon les interlocuteurs. Ils ont, tous les trois, reconstruit dans ce coin perdu de la ville un espace d’intimité où ils peuvent se sentir américains, mais aussi africains, car l’exil n’est pas forcément une idée définitive pour tous, la latérite colle encore à leurs semelles. Cet équilibre précaire entre la fuite en avant et la nostalgie du pays est un jour rompu quand le quartier prend une certaine valeur et que des classes plus aisées viennent s’installer au détriment des plus défavorisés qui sont expulsés sans ménagement. Le quartier « blanchit » et Stephanos perd peu à peu ses petits clients qui le faisaient vivoter.

Parmi ces nouveaux arrivants, Judith, une blanche, et sa fille Naomi, une métisse, se lient d’amitié avec Stephanos, notamment la jeune fille, avec laquelle il lit « Les frères Karamazov » pour meubler le temps que ces clients lui laissent désormais dans son épicerie désertée. Mais, la situation va progressivement se détériorer sous la pression des plus démunis qui ne veulent pas se faire éjecter de ce quartier où ils vivent bien ensemble depuis longtemps déjà.

Si ce roman évoque le sort des plus démunis dans les villes du monde dit développé, il est avant tout un long exposé sur l’exil dont il envisage tous les aspects. Ces gens qui quittent leur pays, et surtout l’Afrique, parce qu’ils ont tous quelque chose ou quelqu’un à fuir. « … je n’étais venu en Amérique que pour trouver une vie meilleure. J’étais arrivé en courant et en hurlant, avec les fantômes d’une ancienne vie fermement attachée à mon dos. » Après la fuite, vient le temps de l’intégration qui n’est pas plus facile, « personne, ici, ne te donnera rien pour rien. Cela se passe comme ça, en Amérique. » Mais une nouvelle vie dans un nouveau pays n’efface pas le passé surtout quand il est peuplé de fantômes terrifiants. Et malgré cette nostalgie et ces angoisses rémanentes, le temps de la sédentarisation vient progressivement, insidieusement, « combien de temps m’a-t-il fallu pour comprendre que je ne retournerais plus jamais en Ethiopie ? » Et puis un jour arrive le moment de l’acceptation, « … l’idée, peut-être, que ce que vous regagnez ne peut plus être ce que vous avez quitté. »

Mengestu dresse aussi, au passage, un portrait inquiétant de cette Afrique partie à la dérive, paradis des petits dictateurs ambitieux, des colonels même pas des généraux, qui sèment la violence, affament les peuples sans vergogne aucune. Mais, il ne s’apitoie pas devant cette situation, il éprouve une espèce d’acceptation en forme de résignation : « … et il semblait trop dur de dire que des choses terribles peuvent arriver aux gens sans aucune raison si ce n’est qu’il faut bien que ces choses arrivent à quelqu’un. » Un sage comme l’Afrique en produisait, et en produit peut-être encore quelques uns, qui sait raconter et conter comme le griot du village qui perpétue la mémoire collective et qui rappelle les hommes à la sagesse ancestrale même ceux que l’exil a coincé entre deux monde où ils resteront à jamais solitaires.

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