09 septembre 2015 ~ 0 Commentaire

Le secret – Anna Enquist

On déménage un piano car, même si la dame, plus très jeune, ne peut plus en jouer, elle a besoin de cet instrument chez elle pour se souvenir du temps où elle était une pianiste renommée et qu’elle parcourait le monde pour faire entendre son talent. Percluse de rhumatismes, Dora Dirique met un terme à sa carrière, elle est née en 1933, en Hollande, a connu la souffrance et les affres de la guerre, la douleur d’avoir un frère lourdement handicapé et celle tout aussi aiguë de voir son professeur de piano partir dans une colonne encadrée par des soldats allemands.

Mais son talent l’éloigne de tout, la ramène toujours à la musique où elle finit par triompher mais à quel prix. Elle a délaissé un peu trop sa famille, son frère surtout, elle n’a pas consacré le temps nécessaire à ses amis, ses amants, son mari, elle n’a pas d’enfant, elle ne s’est pas construit une vie, un lieu pour abriter cette vie. Elle a erré au service de la musique, de son art, de sa passion, de sa raison de vivre, égocentriquement. Elle n’est que quand elle joue. « Elle doit jouer, elle doit jouer partout, elle doit faire entendre ses sons qu’elle a dans la tête. C’est la seule chose qu’elle sache faire, la seule qu’elle maîtrise. Il le faut. »

Ce livre soulève de nombreuses questions mais il tourne principalement autour du problème du talent et de l’exploitation qu’il faut en faire, du prix qu’exige une carrière, une renommée, la satisfaction d’une passion. Il pose ainsi clairement la question de la place de l’art dans la vie, dans la société. Mais plus au fond encore, Anna Enquist, nous interpelle, involontairement peut-être, sur tout ce qui conditionne notre vie et qui échappe à notre volonté : le talent, tellement présent chez elle et tellement absent chez son frère ; la naissance dans une famille musicienne ; l’argent suffisant pour payer les études musicales ; la destinée, les rencontres au bon moment, mais aussi l’histoire qu’elle traverse dans la douleur mais dont elle ressort encore plus forte.

Et, à la fin quand le rideau est tombé une dernière fois, la liberté, la fin des obligations, l’oubli du trac et des tensions en tout genre mais le début des douleurs physiques, l’approche de la dernière échéance mais peut-être que cette nouvelle disponibilité permettra de construire ce qui n’a pas été.

Un livre construit comme un puzzle qu’il faut bâtir pour assembler les morceaux de cette vie d’errance artistique où le secret promis n’est, à mon sens, qu’une anecdote de plus dans la destinée de cette pianiste virtuose. Un livre un peu amer où les difficultés et les douleurs ne sont pas cachées mais dites avec beaucoup de pudeur, plutôt suggérées même, avec une certaine tendresse, presque de l’amour pour ce personnage plein de sa passion. Peut-être aussi une pointe d’envie car si l’auteur n’est pas pianiste, il connait bien la musique, peut-être trop même, tant il sait expliquer tous les arcanes de la technique. Une pianiste aurait peut-être plus parlé de ses sensations et de ses émotions que de ses préoccupations techniques.

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