24 août 2015 ~ 0 Commentaire

Le joueur d’échecs – Stefan Zweig

Même si ce livre a été commenté, analysé, décortiqué, critiqué des milliers de fois, je voudrais, moi aussi, avec toute la modestie possible, apporter mon regard sur ce texte dans les limites de mes moyens que je ressens particulièrement devant ce véritable monument littéraire.

Tout le monde connait l’intrigue, l’histoire de ces deux joueurs d’échecs tout aussi doués l’un que l’autre mais formés à des écoles bien différentes, l’un possédant un talent inné, fondé sur une logique implacable, développée à l’aide de quelques maîtres locaux, l’autre ayant appris ce jeu pour ne pas sombrer dans la folie lors de sa détention par les nazis. Et, ces deux joueurs talentueux, l’un champion du monde, l’autre ne pratiquant plus, vont se retrouver par le plus parfait des hasards sur un bateau naviguant de New York à Buenos Aires, et devoir s’affronter en une joute titanesque avec trente-deux pièces sur un damier de soixante-quatre cases. L’issue du combat importe peu, ce qui a retenu toute mon attention, lors de cette lecture, c’est cette dualité permanente qui habite le récit.

Cette dualité qui se matérialise dans les duels qui opposent les deux champions mais aussi le détenu à ses geôliers, et le détenu à lui-même quand il joue seul dans sa geôle ; dualité qui s’affiche également dans le dédoublement de personnalité du détenu dans ce jeu contre lui-même – « Mon atroce situation m’obligeait à tenter ce dédoublement de mon esprit entre un moi blanc et un moi noir, si je ne voulais pas être écrasé par le néant horrible qui me cernait de toutes parts. » – ; dualité également entre le champion fruste et rustre et l’inconnu cultivé et intelligent, entre la logique implacable et le talent passionnel, et entre le bien et le mal, et peut-être … entre le moi autrichien humaniste et le moi membre d’une nation sanguinaire et inacceptable.

J’ai placé cette dualité freudienne au cœur de mon commentaire comme, il me semble, Zweig l’a placée au centre de sa nouvelle mais évidemment la lecture dévoile bien d‘autres thèmes, la possibilité de lutter et de triompher du nazisme même si, lui, a personnellement plutôt fui devant le problème, la dissociation entre logique et intelligence, la construction de l’être à travers ses expériences, le triomphe de l’humanisme sur la mécanique même quand elle détient la puissance, … Et tous ces thèmes réunis dans ce livre court, écrit peu avant que l’auteur se donne la mort, constituent, il me semble, une forme de bilan, presque un testament, en tout cas un constat qui ne serait peut-être pas étranger à la fin que Zweig a finalement choisi de mettre à sa vie.

Le contenu envoûte certes mais la forme contribue grandement à cet envoûtement dans lequel cette nouvelle enferme le lecteur. En effet, dans son style remarquable de fluidité et d’élégance construit avec une écriture d’une grande justesse, Zweig propose un texte qui déroute un peu avant de séduire, de ravir et même d’extasier. L’histoire qui apparait d’abord banale, s’encombre bientôt d’un récit plein de violence qui semble s’inviter subrepticement et qui, brusquement semble devenir le cœur de la nouvelle, mais n’en est finalement qu’un morceau car ce texte est un tout habilement construit pour amener le lecteur au centre de tous ces duels, au cœur de cette schizophrénie incurable qui concerne l’humanité toute entière et qui la conduira au drame, au malheur, … au suicide.

« Aucune diversion ne s’offrant, excepté ce jeu absurde contre moi-même, ma rage et mon désir de vengeance s’y déversèrent furieusement. »

Laisser un commentaire

An Other Fake Artist |
Nouvelleshorrifiques |
Twexter |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | FUYONS, LISONS !
| Taqbaylitiw
| Debauchesetperversions